Un homme a laissé son nom dans les manuels de chimie organique ET dans les programmes du Metropolitan Opera. Un seul. Et ce n’était ni un caprice ni une coquetterie : Alexandre Borodine a passé sa vie à osciller entre deux mondes qu’on imagine rarement compatibles, le laboratoire et la partition. Le résultat tient en une poignée d’œuvres — quatre, cinq peut-être — mais chacune compte parmi les sommets du répertoire russe.

Fiche de lecture d’un compositeur qui se disait chimiste, d’un chimiste qui finit par devenir l’un des plus grands opéristes du XIXe siècle russe, et dont l’œuvre principale n’a jamais été achevée de sa main.

Enfant illégitime d’un prince géorgien, médecin chimiste par vocation

Alexandre Borodine naît le 12 novembre 1833 à Saint-Pétersbourg, fils naturel du prince géorgien Louka Guédianichvili, âgé de 62 ans, et d’Evdokia Antonova, une femme mariée de 25 ans. Pour échapper au scandale, l’enfant est officiellement déclaré fils de Porphyre Borodine, un serf du prince. D’où son nom de famille. Sa mère, qui l’élève en secret, devient à ses yeux sa « tante » jusqu’à l’adolescence. Ce statut social ambigu — ni noble reconnu ni serf, mais socialement marginalisé — le poussera toute sa vie à une forme de retenue et de discrétion.

Le garçon se révèle précoce. À huit ans il compose ses premiers morceaux au piano, à neuf ans il écrit une polka. À treize ans il improvise des fantaisies à quatre mains avec un camarade. Mais on ne l’oriente pas vers le conservatoire : sa mère le destine à une carrière sérieuse, la médecine. En 1850, à dix-sept ans, il entre à l’Académie médico-chirurgicale de Saint-Pétersbourg, où il brille en chimie sous la direction de Nikolaï Zinine, un des pères de la chimie organique russe.

En 1858 Borodine soutient sa thèse de doctorat en médecine — la première écrite en russe (et non en latin) dans cette institution. Il part ensuite trois ans en voyage d’études en Europe : Heidelberg, Pise, Paris. C’est à Heidelberg, en 1861, qu’il publie la description d’une réaction chimique qui portera plus tard son nom. C’est aussi là qu’il rencontre Ekaterina Protopopova, pianiste russe venue se soigner d’une maladie pulmonaire, qui deviendra sa femme. Elle lui fait découvrir Chopin et Schumann, qu’il ne connaissait pas.

L’entrée chez Balakirev en 1862 : la rencontre qui change tout

À son retour à Saint-Pétersbourg, en 1862, Borodine est introduit dans le cercle de Mili Balakirev, compositeur autodidacte et agitateur musical. Le cercle compte déjà trois jeunes hommes : César Cui, officier du génie ; Modeste Moussorgski, ancien militaire ; et Nikolaï Rimski-Korsakov, officier de marine. Aucun n’est musicien professionnel. Tous refusent le conservatoire, qu’ils jugent trop allemand, trop académique, et revendiquent une musique russe née du folklore, de l’histoire et de l’Orient.

Borodine devient le cinquième. Il est le plus âgé des disciples (29 ans), le plus instruit scientifiquement, et le moins formaté musicalement. Balakirev prend en main son éducation : harmonie, orchestration, grandes formes. Borodine apprend en écrivant, directement dans l’œuvre. Sa Symphonie n°1 en mi bémol majeur, commencée en 1862, sera finalement créée en 1869 sous la baguette de Balakirev — dix ans entre la première idée et l’exécution publique.

Steppes polovtsiennes, décor du Prince Igor

Ce rythme lent est sa règle. Borodine ne compose qu’en marge de sa vie professionnelle : le soir après le laboratoire, le dimanche, pendant les vacances d’été quand la famille part dans sa datcha. Ses lettres sont remplies d’excuses à Balakirev et à Rimski-Korsakov : « J’aurais voulu avancer, mais les cours, les examens, une conférence à Moscou… » Être membre du Groupe des Cinq est une passion, pas un métier.

Le Prince Igor : 18 ans de composition, inachevé à sa mort

En 1869, le critique Vladimir Stassov — mentor idéologique du groupe — suggère à Borodine un sujet d’opéra : le Dit de la campagne d’Igor, poème épique russe du XIIe siècle qui raconte l’expédition ratée du prince Igor Sviatoslavitch contre les Polovtsiens, peuple nomade des steppes. Le sujet séduit Borodine : il peut y mélanger tout ce qu’il aime — l’histoire de la Rous médiévale, les couleurs orientales, la dramaturgie des chants épiques.

Il commence à composer dès 1869. Il continuera jusqu’à sa mort en 1887. Dix-huit ans. Sur cette période, des années entières passent sans qu’il écrive une seule note — les obligations universitaires, une épidémie de choléra à laquelle il participe comme médecin, la rédaction d’un manuel de chimie. À plusieurs reprises il abandonne le projet, puis le reprend.

Le résultat est un opéra fragmenté, inégal, parfois génial. Les Danses polovtsiennes de l’acte II — écrites pour le camp ennemi, comme un ballet offert au prince prisonnier — sont immédiatement reconnues comme un sommet : mélodies modales d’une beauté immédiate, orchestration colorée, rythmes de transe. Cet extrait quittera vite l’opéra pour vivre sa propre vie au concert, puis, quelques années plus tard, comme coup d’éclat des Ballets russes de Diaghilev en 1909 au Châtelet — les Ballets russes en firent leur carte de visite parisienne. Certains thèmes du Prince Igor résonnent d’ailleurs avec les chants des steppes, une filiation que Borodine revendiquait en parlant de « musique des plaines du sud ».

Mais en février 1887, Borodine meurt brutalement d’une rupture d’anévrisme pendant une soirée costumée chez lui. Il a 53 ans. L’opéra n’est pas terminé. Des actes entiers n’existent qu’en esquisses au piano. L’ouverture est uniquement dans sa tête.

Dans les steppes de l’Asie centrale : le poème symphonique russe par excellence

Parmi les œuvres que Borodine a eu le temps de finir, un court poème symphonique de huit minutes, composé en 1880, est devenu sa carte de visite : Dans les steppes de l’Asie centrale. La genèse est amusante. En 1880 on prépare à Saint-Pétersbourg les festivités pour le 25e anniversaire du règne d’Alexandre II. L’idée : un spectacle de tableaux vivants représentant les provinces de l’Empire russe, chacun accompagné d’une pièce musicale de commande.

Borodine reçoit la commande du tableau asiatique. Il imagine une caravane qui traverse la steppe, accompagnée d’une escorte militaire russe. Dans la partition, deux thèmes se superposent : un chant russe, martial et droit, et une mélodie orientale (en réalité composée, pas citée) sinueuse et sensuelle. Les deux thèmes se croisent sans se mélanger, puis s’éloignent.

Académie de Médecine-Chirurgie de Saint-Pétersbourg, où Borodine enseignait

Le tableau vivant prévu n’eut jamais lieu (Alexandre II fut assassiné l’année suivante), mais la pièce musicale, créée en concert à la place, fut immédiatement reconnue comme un chef-d’œuvre de suggestion orchestrale. Liszt, à qui Borodine dédiera la partition, lui écrit une lettre d’admiration. C’est probablement aujourd’hui l’œuvre de Borodine la plus jouée dans le monde, avec les Danses polovtsiennes.

Chimie vs musique : la carrière impossible

Borodine a passé sa vie à essayer de concilier deux vocations que son époque jugeait incompatibles. Dans sa correspondance avec ses amis compositeurs, il se plaint constamment de manquer de temps. À Liszt, en 1877, il écrit : « Pour les autres, la composition est un devoir sacré ; pour moi, c’est un repos, un divertissement qui me détourne de mes obligations sérieuses — mes cours, mon laboratoire, l’Académie. Je compose quand je suis malade. Mes amis attendent donc mes rhumes avec impatience. »

La phrase fait rire, mais elle est littérale. La Symphonie n°2 a été écrite en partie lors de convalescences. Le Prince Igor a avancé par périodes d’immobilisation forcée. Quand Borodine est en bonne santé, il est au laboratoire, à l’Académie, dans les comités professionnels. Il fut d’ailleurs l’un des premiers en Russie à militer pour l’accès des femmes aux études scientifiques : en 1872 il cofonda l’École supérieure de médecine pour femmes de Saint-Pétersbourg, première institution du genre en Europe.

Cette vie double a un coût. Borodine se plaint fréquemment d’épuisement. Il est surchargé — donnant des cours, corrigeant des thèses, présidant des commissions, tout en essayant de composer entre minuit et deux heures du matin. C’est probablement cette surcharge qui a usé prématurément son cœur.

La glorieuse imposture : Rimski-Korsakov et Glazounov complètent l’opéra

À la mort de Borodine en février 1887, le Prince Igor est dans un état chaotique. Certains numéros sont entièrement orchestrés et prêts. D’autres existent en réduction pour piano seul, sans indications d’orchestration. Des transitions manquent. Le prologue n’est qu’à moitié couché sur le papier. L’ouverture, Borodine la jouait au piano sans l’avoir jamais notée.

Deux hommes se chargent du chantier : Rimski-Korsakov, alors au sommet de son art d’orchestrateur, et son jeune élève Alexandre Glazounov, 22 ans, doué d’une mémoire prodigieuse. Leur méthode : Rimski reprend les numéros esquissés et les orchestre dans le style de Borodine, en respectant les harmonies trouvées. Glazounov, qui avait entendu Borodine jouer l’ouverture en privé, la transcrit de tête — exercice de reconstitution qui sera plus tard critiqué par certains musicologues (« combien est vraiment de Borodine, combien de Glazounov ? »).

Les deux hommes travaillent pendant trois ans. Le Prince Igor est créé à Saint-Pétersbourg le 4 novembre 1890, dans cette version complétée. Le succès est considérable. L’opéra entre rapidement au répertoire russe, puis international. Aujourd’hui encore, c’est cette version Rimski-Glazounov que l’on entend dans la plupart des théâtres, même si plusieurs tentatives de reconstruction « au plus près des manuscrits » ont été proposées au XXe siècle (notamment celle de Pavel Lamm dans les années 1940).

Borodine laisse ainsi une œuvre courte — une douzaine de pièces majeures — mais d’une densité rare. Sa musique est reconnaissable dès les premières mesures : harmonies modales, orientalisme élégant (jamais carte postale), mélodies aux contours amples, orchestration claire comme un ciel de steppe. Moussorgski a l’intensité dramatique, Rimski l’éclat coloriste, Tchaïkovski la confidence émotive ; Borodine, lui, a la respiration. Ses phrases musicales respirent comme un paysage. Sans doute parce qu’il composait sur ses rares moments libres, comme on prend l’air. Ni professionnel ni amateur, juste un homme qui n’arrivait pas à choisir entre deux passions, et qui a fini par signer, du dimanche, quelques-unes des pages les plus fières du répertoire russe.