Dire « instrument folklorique slave », c’est ouvrir une géographie sonore qui va de la mer Baltique au Caucase et de Prague aux steppes kazakhes. La Russie n’en détient qu’une partie, même si sa balalaïka est devenue l’emblème médiatique de tout le monde slave. À côté d’elle vivent des instruments moins connus mais tout aussi riches : la domra ronde, le bayan à soufflet, les gousli médiévaux, et surtout, venues d’Ukraine et d’Europe centrale, la bandura, la kobza et la trembita des Carpates.

Ce guide suit l’organologie plutôt que la géographie : d’abord les cordophones pincés russes (balalaïka, domra), puis les aérophones à anche (bayan), puis les cordophones anciens (gousli), puis la grande famille ukrainienne (bandura, kobza), enfin les instruments de montagne (trembita, sopilka). L’objectif : reconnaître un instrument à l’oreille, comprendre son rôle dans le répertoire, savoir où l’écouter aujourd’hui.

La balalaïka : l’instrument-emblème de la Russie rurale

La balalaïka est à la musique russe ce que la guitare flamenca est à l’Espagne : un objet immédiatement identifiable, porteur d’un imaginaire entier. Sa caisse triangulaire à fond plat, son manche court, ses trois cordes suffisent à évoquer une steppe enneigée et une vodka tiède.

Trois cordes, une forme triangulaire

L’instrument apparaît dans les documents russes vers la fin du XVIIe siècle, sans qu’on sache exactement d’où vient son nom (peut-être de balabolit’, bavarder). Les premières balalaïkas sont rustiques, construites par les paysans eux-mêmes avec ce qu’ils ont sous la main. La caisse triangulaire serait née par simplification de la caisse ronde (plus difficile à fabriquer) : trois planches collées, un fond plat, un son sec et brillant.

L’accordage standard est mi-mi-la (E4-E4-A4) : les deux premières cordes à l’unisson, la troisième une quarte au-dessus. Cet accord facilite les accords barrés et donne cette sonorité caractéristique, claire dans l’aigu, légèrement bourdonnante quand les deux mi vibrent ensemble. La technique de base est le tremolo (coups rapides du doigt sur toutes les cordes) pour les notes tenues, le pizzicato pour les mélodies.

De l’outil paysan à l’orchestre académique

La balalaïka doit sa légitimité savante à Vassili Andreïev (1861-1918), violoniste pétersbourgeois qui, à la fin du XIXe siècle, entreprend de codifier l’instrument. Il fait construire six tailles (piccolo, prima, sekunda, alto, basse, contrebasse), fixe les règles techniques, fonde en 1888 le premier Orchestre impérial d’instruments russes et donne des concerts à Paris, Londres, New York. Succès immédiat : la balalaïka devient respectable, les conservatoires ouvrent des classes dédiées.

Aujourd’hui encore, l’Orchestre Ossipov à Moscou et l’Orchestre Andreïev à Saint-Pétersbourg perpétuent cette tradition symphonique, avec un répertoire qui va des arrangements populaires aux œuvres originales commandées à des compositeurs contemporains.

La domra : la balalaïka ronde, cousine quasi-oubliée

La domra est plus ancienne que la balalaïka — attestée dès le XVIe siècle chez les skomorokhi (bouffons-musiciens itinérants) — mais elle a failli disparaître. Persécutés par le tsar Alexis en 1648 (qui fit brûler leurs instruments), les skomorokhi cessent de transmettre leur répertoire, et la domra sombre dans l’oubli pendant deux siècles.

Balalaïka russe, détail luthier

C’est encore Andreïev qui, vers 1896, reconstruit l’instrument à partir de gravures anciennes. Il fixe une forme à caisse ronde (comme la mandoline), quatre cordes accordées en quintes (mi-la-ré-sol, comme le violon), jouées au médiator. Le son, plus clair et plus nasillard que celui de la balalaïka, convient parfaitement à la mélodie. Dans un orchestre russe, la domra prima joue le premier violon, la balalaïka prima l’alto, les domras alto et basse complètent le pupitre.

Soliste émérite, la domra a son propre répertoire virtuose signé Boudachkine, Koupriianov, Zoukhov. Le morceau de bravoure Tsyganskaïa fantaziia (Fantaisie tsigane) de Boudachkine est devenu l’étalon du niveau de concours.

Le bayan et l’accordéon : les soufflets venus d’Europe centrale

Le bayan (nommé d’après Boyan, barde mythique des chroniques russes) est un accordéon chromatique à boutons mis au point en Russie à partir des années 1890. Contrairement à l’accordéon à piano (clavier touches noires et blanches), il possède deux claviers à boutons disposés en rangées chromatiques, ce qui le rend plus compact et lui donne une tessiture étendue (cinq octaves et demi).

Longtemps cantonné à l’animation villageoise et aux variétés soviétiques, le bayan a conquis la musique savante dans les années 1970. Sofia Goubaïdoulina lui consacre plusieurs œuvres majeures, à commencer par De profundis (1978) qu’elle considère comme l’une de ses pages les plus personnelles. Le son du bayan — rond, vocal, capable de clusters microtonals et de souffles — fascine les compositeurs contemporains pour sa parenté avec l’orgue et la voix humaine.

À côté du bayan savant, l’accordéon diatonique russe (garmon’) reste l’instrument des villages, des mariages, des festivals folkloriques. On en trouve plusieurs variantes régionales (tchromka, livenka, saratovskaïa), chacune avec sa couleur propre.

Les gousli : la lyre russe médiévale, instrument des bylines

Les gousli sont l’ancêtre le plus vénérable de l’organologie russe. Attestés dès le XIe siècle dans les chroniques de Kiev, ces psaltérions à cordes pincées apparaissent déjà dans le Dit de la Campagne d’Igor (fin XIIe siècle) où ils accompagnent les bardes récitant les bylines, épopées orales russes.

Il existe deux formes principales : les gousli-crylo (en forme d’aile, 12 à 20 cordes, posés sur les genoux) et les gousli-chlem (en forme de casque, jusqu’à 50 cordes, posés sur une table). Les cordes, à l’origine en boyau puis en métal, se pincent à plat avec les deux mains, produisant un son clair et résonnant proche de la harpe celtique.

Quasi disparus à l’ère soviétique, les gousli connaissent un renouveau depuis les années 1990 grâce à des ensembles comme Sirin ou Drevo qui reconstituent le répertoire médiéval et accompagnent le chant znamenny ancien. Plusieurs luthiers (Mikhaïl Timoshenko à Saint-Pétersbourg, Dmitri Pavlenko à Novgorod) construisent à nouveau des instruments d’après les modèles archéologiques.

La bandura ukrainienne : des cordes et l’épopée kobzar

La bandura est l’instrument national ukrainien — au même titre que la balalaïka l’est pour la Russie, mais avec une dimension politique bien plus lourde. Développée au XIXe siècle à partir de la kobza médiévale, elle a été portée par une longue tradition de bardes aveugles, les kobzars, qui parcouraient les villages ukrainiens en chantant les doumy, longs poèmes épiques sur les Cosaques, les guerres, la servitude.

Mains jouant de la bandura ukrainienne

L’instrument moderne, standardisé dans les années 1920 par le luthier Oleksandr Korniyevsky, possède 55 à 65 cordes : quatre à six sur le manche (pour les notes basses pincées avec la main gauche) et le reste tendu parallèlement sur la table d’harmonie (pincées avec la main droite, sans presser). Cette architecture permet une gamme chromatique complète et une polyphonie quasi pianistique, ce qui distingue la bandura des psaltérions simples.

En 1930, Staline fait exécuter en bloc les kobzars ukrainiens réunis à Kharkiv pour un congrès : entre 200 et 300 bardes aveugles, selon les estimations, sont fusillés. Ce massacre — que Lyssenko qui a défendu la bandura n’aura pas vécu — brise la chaîne orale d’un répertoire millénaire. Seule survit la bandura savante, enseignée dans les conservatoires soviétiques, coupée de sa racine populaire.

Le renouveau contemporain vient surtout de la diaspora : le Ukrainian Bandurist Chorus de Detroit, fondé par des réfugiés de 1949, maintient vivant le répertoire des kobzars. Depuis 1991, Kiev a retrouvé sa propre scène, avec des virtuoses comme Ostap Kindratchouk ou Georgiy Matvïiv qui élargissent l’instrument au jazz, au rock, à la musique contemporaine.

La trembita houtsoule et les instruments des Carpates

Les Carpates ukrainiennes abritent une culture musicale distincte, celle des Houtsoules, bergers de haute montagne dont la langue, les costumes et les instruments se rapprochent autant des Roumains et des Polonais que des Ukrainiens des plaines.

La trembita est l’instrument emblématique de cette région : une trompe de bois d’épicéa, longue de 3 à 4 mètres, parfois jusqu’à 8 mètres pour les plus grandes. Elle servait à communiquer de colline en colline — annoncer une naissance, un décès, un danger, un début de pâture — avec des signaux codés portant parfois jusqu’à 10 kilomètres. Sa sonorité profonde, très semblable à celle du cor des Alpes, nécessite une technique de lèvres exigeante et un souffle long.

À côté de la trembita, la sopilka (flûte à bec traditionnelle), le tsymbaly (cymbalum à marteaux d’origine tsigane, partagé avec la Hongrie et la Roumanie) et le lyra (vielle à roue médiévale, longtemps jouée par les mendiants aveugles en parallèle de la kobza) complètent l’orchestre houtsoule. Le répertoire instrumental — kolomyïkas (danses rapides à deux temps), arkans (danses des bergers), kolyadkas (chants de Noël) — a fasciné plusieurs compositeurs savants, dont le Groupe des Cinq qui a intégré ces instruments à l’orchestre par la voie de Rimski-Korsakov et Borodine.

Aujourd’hui, des festivals comme Polonyna à Verkhovyna ou Rakhivska bryndza à Rakhiv permettent d’entendre ces instruments dans leur cadre vivant. Pour l’auditeur qui ne peut pas se rendre sur place, les enregistrements de Drevo, Rozhanytsia ou de l’ethnomusicologue Mykhaïlo Khaï offrent une porte d’entrée fidèle à cette sonorité montagnarde.

Pour commencer une bibliothèque sonore représentative, nous recommandons quelques jalons discographiques. Pour la balalaïka et la domra, l’Orchestre Ossipov (enregistrements Melodiya des années 1970-1980) reste la référence symphonique. Pour la bandura, le triple album Ukrainian Bandurist Chorus of North America — Live at Carnegie Hall (1992) offre un panorama historique et émotionnellement très fort. Pour les instruments des Carpates, le coffret Musique traditionnelle des Houtsoules publié par Buda Musique (Paris) propose des enregistrements de terrain remarquables. Enfin, pour le bayan savant, les intégrales Goubaïdoulina par Friedrich Lips (Sony Classical) donnent la mesure du virage contemporain.

Connaître les instruments slaves, c’est comprendre que la musique de cette immense région ne se réduit pas à une balalaïka stéréotypée. Chaque cordophone, chaque aérophone raconte une géographie, une histoire sociale, parfois une tragédie politique. Écouter une bandura, c’est entendre trois cents kobzars fusillés qui continuent de chanter. Écouter une trembita, c’est capter un signal de montagne qui portait autrefois jusqu’au hameau d’à côté. Les instruments ne sont jamais neutres : ils sont la mémoire matérielle d’un peuple qui chante.