INTRODUCTION
Diriger un chœur russe en France est un exercice d’équilibriste : il faut préserver l’exigence d’une tradition vocale exigeante tout en composant avec des choristes qui, pour la plupart, découvrent la langue en même temps que la musique. Dimitri Sokolov connaît bien cet équilibre. Chef de chœur et directeur artistique d’un ensemble vocal russe basé à Lyon, il forme et dirige depuis plus de quinze ans des choristes venus d’horizons très divers, russophones ou non, autour d’un répertoire qui va du chant liturgique orthodoxe aux polyphonies paysannes. Sa pratique s’inscrit dans le prolongement direct de ce que l’on entend dans un chœur orthodoxe et ses chants liturgiques, tout en l’ouvrant à un public et à des interprètes qui n’ont pas grandi avec cette musique.
Dans cet entretien, Dimitri Sokolov revient sur son parcours de musicien, sur la manière dont on constitue et fait vivre un ensemble vocal russe en diaspora, sur les choix de répertoire qui structurent une saison de concerts, et sur la question centrale de la transmission d’un patrimoine sonore à des chanteurs qui ne parlent pas la langue dans laquelle ils chantent. Il aborde aussi la place de cette tradition dans le paysage plus large de la musique orthodoxe et les perspectives d’avenir pour ces ensembles en France.
Antoine Ravier — Pouvez-vous retracer votre parcours de chef de chœur, de vos débuts en Russie jusqu'à la direction d'un ensemble en France ?
Dimitri Sokolov — J'ai commencé le chant choral très jeune, dans une école de musique à Iekaterinbourg, avant d'intégrer une maîtrise qui chantait régulièrement à l'église. C'est là que j'ai découvert la polyphonie liturgique, cette manière si particulière de faire dialoguer les voix graves et les voix aiguës sans jamais recourir à un instrument. J'ai poursuivi des études de direction chorale au conservatoire, puis j'ai dirigé plusieurs ensembles amateurs et semi-professionnels en Russie avant de m'installer en France au début des années 2010, pour des raisons personnelles autant que professionnelles. À Lyon, j'ai d'abord chanté dans la chorale d'une paroisse orthodoxe, puis on m'a proposé de la diriger. De fil en aiguille, j'ai constitué un ensemble plus large, ouvert à un répertoire profane en plus du répertoire liturgique. Ce qui me frappe rétrospectivement, c'est que mon travail en France ressemble finalement assez peu à celui que je faisais en Russie : là-bas, la matière humaine — des choristes russophones, souvent formés dès l'enfance — était acquise. Ici, il faut la construire patiemment, voix par voix, choriste par choriste.
Antoine Ravier — Comment forme-t-on, concrètement, un ensemble vocal russe en France, où la communauté russophone reste minoritaire ?
Dimitri Sokolov — Cela commence presque toujours par un noyau restreint, souvent lié à une paroisse ou à une association culturelle russe. On recrute d'abord par le bouche-à-oreille, puis par des annonces dans les conservatoires municipaux et les associations de chant amateur. La particularité d'un chœur russe, c'est qu'il a besoin de voix graves en nombre — basses profondes en particulier — pour restituer cette assise sonore si caractéristique. Or ces voix sont rares et précieuses dans n'importe quel contexte choral, russe ou non. Il faut donc être patient et parfois solliciter des chanteurs venus d'autres traditions, chorales grégoriennes ou ensembles polyphoniques occitans par exemple, qui possèdent déjà une oreille pour la polyphonie mais découvrent notre répertoire. La structuration administrative suit ensuite : statut associatif, recherche de lieux de répétition, souvent une salle paroissiale ou un local municipal, et construction progressive d'un calendrier de concerts qui donne un objectif concret au travail hebdomadaire. Il faut aussi compter avec le turnover, plus important que dans un chœur ancré depuis des générations : mutations professionnelles, déménagements, changements de vie personnelle bousculent régulièrement les effectifs. Un chef de chœur en diaspora doit donc accepter de recommencer une partie du travail de formation presque chaque saison, tout en maintenant un noyau stable de choristes expérimentés qui portent la mémoire collective de l'ensemble et transmettent aux nouveaux arrivants les réflexes acquis au fil des années.

Antoine Ravier — Comment choisissez-vous le répertoire, entre chants liturgiques et musique profane ?
Dimitri Sokolov — Le choix dépend d'abord du calendrier et du contexte de la commande. Pour les grandes fêtes orthodoxes, Noël en janvier selon le calendrier julien, Pâques, nous travaillons exclusivement un répertoire liturgique : chants de la Divine Liturgie, hymnes pascales, œuvres de compositeurs comme Bortniansky ou Tchesnokov qui ont écrit une grande partie du corpus choral orthodoxe encore chanté aujourd'hui. Pour les concerts publics, en revanche, nous construisons des programmes mixtes qui font dialoguer ce patrimoine liturgique avec des chants populaires, des romances du XIXe siècle et des polyphonies régionales collectées par les folkloristes russes au début du XXe siècle. Cette alternance a un intérêt pédagogique réel : le répertoire liturgique demande une tenue vocale très maîtrisée, presque austère, tandis que le répertoire profane libère l'énergie rythmique et permet aux choristes de sortir d'une certaine rigidité. Les deux registres se nourrissent l'un l'autre dans le travail hebdomadaire. J'ajoute à cela un troisième axe, plus rarement évoqué : le répertoire de compositeurs russes contemporains ou du XXe siècle qui ont écrit pour chœur a cappella en dehors de tout cadre liturgique, souvent inspirés par des poèmes. Ce répertoire, plus exigeant harmoniquement, permet de faire progresser les choristes les plus avancés tout en offrant au public des œuvres qu'il n'a jamais entendues, loin des standards les plus rebattus du genre.
Antoine Ravier — Comment transmet-on un répertoire vocal russe à des choristes qui ne parlent pas russe et n'ont jamais entendu cette langue chantée ?
Dimitri Sokolov — C'est sans doute le défi le plus quotidien de mon métier ici. Je travaille systématiquement en trois étapes. D'abord, une translittération phonétique très précise du texte, syllabe par syllabe, avec des repères pour les sons qui n'existent pas en français — le "ы" russe, certaines consonnes palatalisées. Ensuite, un travail d'écoute : je fais entendre des enregistrements de référence, souvent des chœurs professionnels russes ou de la diaspora, pour que les choristes intègrent la sonorité globale avant même de comprendre chaque mot. Enfin, une explication du sens du texte, parce qu'un choriste qui sait ce qu'il chante — une prière, une lamentation, un chant de moisson — l'interprète différemment, même sans maîtriser la langue. Sur ce dernier point, je recommande souvent à mes choristes les plus motivés d'aller plus loin que la simple phonétique de répétition :
apprendre le russe avec des professeurs natifs change vraiment la donne pour la justesse d'interprétation, parce que la langue et la musique russes sont profondément imbriquées, notamment dans la place des accents toniques qui déterminent le phrasé mélodique. Plusieurs de mes choristes ont franchi ce pas ces dernières années, et j'observe systématiquement un gain de justesse expressive dans les mois qui suivent, bien au-delà de la simple correction phonétique.
Antoine Ravier — Justement, la prononciation semble être un obstacle majeur. Comment travaillez-vous ce point précis avec des chanteurs francophones ?
Dimitri Sokolov — Le slavon d'église et le russe moderne posent des difficultés différentes. Le slavon, utilisé dans la liturgie, a une prononciation plus stable et codifiée, transmise de génération en génération dans les chœurs orthodoxes, ce qui facilite paradoxalement son apprentissage : il y a moins de variantes à gérer. Le russe profane, en revanche, varie selon les dialectes régionaux dans les chants populaires, et les accents toniques mobiles changent le rythme naturel du mot. Je découpe systématiquement les mots difficiles en petites unités sonores que l'on répète isolément avant de les réinsérer dans la phrase musicale. J'utilise aussi beaucoup l'imitation directe : je chante la phrase, le pupitre la répète immédiatement, plusieurs fois, jusqu'à ce que l'oreille collective l'ait intégrée. C'est un travail lent mais qui porte ses fruits : au bout de deux ou trois saisons, certains de mes choristes non-russophones ont une diction plus soignée que des russophones natifs peu attentifs à la diction chorale, parce qu'ils ont dû construire consciemment ce que d'autres tiennent pour acquis.
Antoine Ravier — Comment décririez-vous la diaspora musicale russe en France aujourd'hui ? Est-elle organisée en réseau ou plutôt dispersée ?
Dimitri Sokolov — Elle est assez dispersée géographiquement, un peu comme le rayonnement du
Groupe des Cinq l'a été en son temps, mais reliée par des événements ponctuels qui font office de points de rencontre : festivals de musique russe, fêtes paroissiales orthodoxes, concerts de Noël et de Pâques qui rassemblent plusieurs ensembles venus de différentes villes. Il existe une poignée de chœurs actifs en France — à Paris, Lyon, Nice, Strasbourg notamment — et nous nous connaissons tous, directement ou indirectement. Les chefs de chœur échangent régulièrement partitions, arrangements et conseils, un peu comme une confrérie informelle. Cette diaspora musicale s'inscrit dans un mouvement plus large de préservation culturelle qui dépasse la seule musique : associations culturelles, écoles de langue, cercles littéraires. Le lien entre ces différents pans de la culture russe en France est constant, et je pense que la vitalité de la tradition vocale dépend directement de cette vitalité communautaire plus générale. Sur le plan institutionnel, nos ensembles amateurs gravitent aussi autour du mouvement choral français au sens large : plusieurs chefs de la diaspora, moi y compris, sont adhérents à
À Cœur Joie, la grande fédération française du chant choral, qui nous permet de participer à des rencontres, des stages de direction et parfois des scènes partagées avec des chœurs d'autres répertoires. Ce type d'ancrage dans le paysage choral national évite l'isolement et enrichit constamment notre pratique.

Antoine Ravier — Quelles différences observez-vous entre un chœur professionnel et un chœur amateur dans l'approche de ce répertoire ?
Dimitri Sokolov — La différence la plus évidente concerne le temps disponible : un chœur professionnel peut consacrer des journées entières à un programme, quand un ensemble amateur se contente d'une répétition hebdomadaire de deux heures. Cela oblige à des choix pédagogiques différents. Avec un chœur amateur, je privilégie un répertoire un peu moins dense harmoniquement, quitte à l'enrichir progressivement sur plusieurs saisons plutôt que de viser l'exhaustivité stylistique immédiatement. La motivation, en revanche, est souvent plus intense chez les amateurs : ils chantent par passion pure, sans contrainte de calendrier de tournée, et cette liberté se ressent dans l'engagement vocal. Un chœur professionnel apporte une précision technique inégalable, une justesse et une homogénéité qu'un ensemble amateur mettra des années à atteindre. Mais l'amateur compense souvent par une sincérité d'interprétation qui touche différemment le public, en particulier dans le répertoire liturgique où l'émotion prime parfois sur la perfection technique.
Antoine Ravier — Comment prépare-t-on la mise en scène d'un concert autour d'une polyphonie russe complexe ? Quels sont les défis spécifiques ?
Dimitri Sokolov — La polyphonie russe repose sur des masses sonores mouvantes, avec des voix graves qui soutiennent l'ensemble et des voix supérieures qui s'en détachent par moments en soliste. Sur scène, cela demande une disposition spatiale réfléchie : je place généralement les basses au centre et légèrement en retrait, pour qu'elles portent l'ensemble sans l'écraser, et je fais alterner les pupitres selon les passages solistes. Le vrai défi, c'est l'acoustique du lieu : une église orthodoxe offre une réverbération généreuse qui sublime naturellement ce répertoire, alors qu'une salle de concert sèche oblige à resserrer les nuances et à travailler différemment la projection. Je fais systématiquement une répétition sur place avant chaque concert pour ajuster ces paramètres. Enfin, il y a la question de l'endurance : un programme d'une heure de polyphonie a cappella sollicite énormément les voix, sans le repos qu'offre un accompagnement instrumental. La gestion du souffle et des transitions entre pièces fait partie intégrante de la construction du concert, presque autant que le choix des œuvres elles-mêmes.
Antoine Ravier — Comment voyez-vous l'avenir de cette tradition vocale russe en France, dans les dix prochaines années ?
Dimitri Sokolov — Je suis raisonnablement optimiste, à condition que la transmission continue de s'ouvrir au-delà du seul cercle russophone, comme c'est déjà largement le cas dans mon ensemble. La curiosité pour les musiques du monde et pour le chant choral en général n'a jamais été aussi forte en France, et la polyphonie russe y trouve naturellement sa place aux côtés d'autres traditions vocales. Le vrai risque, à mon sens, n'est pas la disparition mais la simplification : céder à la facilité en réduisant le répertoire aux quelques pièces les plus connues, au détriment de la richesse d'un corpus qui compte des centaines d'œuvres liturgiques et profanes encore largement méconnues hors de Russie. Mon travail, et celui de mes collègues chefs de chœur de la diaspora, consiste justement à continuer d'explorer ce répertoire plutôt que de se reposer sur les mêmes pièces d'année en année. C'est une responsabilité que je prends très au sérieux, parce que chaque nouvelle génération de choristes qui rejoint l'ensemble mérite de découvrir toute l'étendue de cette tradition, pas seulement sa vitrine. Je forme d'ailleurs progressivement quelques choristes plus expérimentés à des responsabilités de chef de pupitre, dans l'idée que cette tradition doit aussi apprendre à se transmettre au niveau de la direction elle-même, et pas uniquement au niveau du chant.
Antoine Ravier — Questions rapides — idées reçues sur les chœurs russes en France
Dimitri Sokolov —
- Il faut être russophone natif pour intégrer un chœur russe en France. Faux. La majorité des choristes apprennent la langue et la phonétique en parallèle du chant.
- Le répertoire liturgique orthodoxe est toujours accompagné d'orgue. Faux. Il est traditionnellement chanté a cappella, sans instrument.
- Les chœurs russes en diaspora ne chantent que de la musique religieuse. Faux. Le répertoire profane, romances et chants populaires, occupe une place importante des programmes.
- La polyphonie russe repose principalement sur des solistes. Faux. Elle repose avant tout sur la masse et l'écoute collective des pupitres.
- Un chœur amateur ne peut pas interpréter un répertoire exigeant. Faux. Avec le temps et une pédagogie adaptée, un ensemble amateur atteint un niveau de concert solide.
- Cette tradition vocale décline en France faute de public. Faux. L'intérêt pour le chant choral et les musiques du monde soutient au contraire une audience croissante.
Antoine Ravier — Conclusion — les 3 choses à retenir
Dimitri Sokolov —
- Un ensemble vocal russe en France se construit patiemment, souvent autour d'une paroisse ou d'une association, en accueillant des choristes russophones et non-russophones à parts égales.
- La transmission du répertoire passe par un travail phonétique rigoureux et gagne en profondeur quand les choristes comprennent le sens des textes qu'ils chantent, tout comme la maîtrise du [chant choral russe traditionnel](/blog/chant-choral-russe-tradition/) demande une écoute collective avant tout.
- L'avenir de cette tradition en France dépend de la capacité à explorer un répertoire large, liturgique et profane, plutôt que de se limiter aux quelques pièces les plus connues du grand public.