On ne présente plus Le Lac des cygnes. On croit le connaître par cœur, on en fredonne le thème en quelques notes, on l’associe aux tutus blancs, aux tournées d’été et aux pièces montées de gala. Cette familiarité de carte postale masque une vérité plus dure : pendant dix-huit ans, personne ne voulait de ce ballet. La partition composée par Tchaïkovski entre 1875 et 1877 a été créée sous de mauvais auspices, ridiculisée par une partie de la presse moscovite, coupée, rafistolée, puis presque oubliée, jusqu’à ce que Saint-Pétersbourg la ressuscite en 1895, après la mort du compositeur.
Relire Le Lac aujourd’hui, ce n’est donc pas contempler une œuvre confortablement classique. C’est mesurer l’écart entre ce qu’a écrit Tchaïkovski, à la fois symphoniste et dramaturge, et ce que la tradition en a retenu. L’article qui suit revient sur la commande initiale du Bolchoï, sur l’échec de la création, sur la structure en quatre actes, sur l’usage très moderne du leitmotiv du cygne, sur la réhabilitation posthume par Petipa et Ivanov, et sur ce qui reste, après un siècle et demi, d’urgent dans cette musique. Pour resituer l’œuvre dans le parcours du compositeur, on renverra à le pilier Tchaïkovski.
Genèse : une commande du Bolchoï à un compositeur de 36 ans (1875-1877)
Au printemps 1875, la direction du théâtre Bolchoï de Moscou passe commande à Piotr Ilitch Tchaïkovski d’un ballet complet. Le cachet est modeste, huit cents roubles, mais la proposition a quelque chose d’inédit : confier un ballet en quatre actes à un compositeur qui n’est pas un spécialiste du genre. À cette époque, le ballet russe est largement tenu par des chefs de pupitre français ou italiens, et par des musiciens de fosse qui fabriquent des partitions utilitaires, calibrées sur les pas. Tchaïkovski, lui, est déjà l’auteur d’opéras et de symphonies, et il a trente-six ans. Il est considéré, dans le milieu, comme un symphoniste dangereusement ambitieux pour la scène dansée.
Le livret est bricolé à partir de légendes germaniques et slaves autour du thème de la jeune fille transformée en oiseau, sans véritable auteur unique. On y suit le prince Siegfried, son serment trahi, la rencontre avec Odette au bord du lac maudit, l’intrusion d’Odile au bal, la malédiction du sorcier Rothbart, la mort et la rédemption. Ce canevas hétéroclite laisse à Tchaïkovski une grande liberté, et il va en profiter. Il compose rapidement, entre l’été 1875 et le printemps 1876, une partition dense, charpentée comme une symphonie en quatre actes, avec un réseau de motifs qui circulent d’un tableau à l’autre.
L’échec de la création : une chorégraphie médiocre, une partition trop riche (1877)
La première a lieu le 4 mars 1877 au Bolchoï, dans la chorégraphie du maître de ballet d’origine tchèque Julius Reisinger. Le résultat est sévèrement jugé, et la postérité a retenu le verdict. La chorégraphie manque de tenue, le corps de ballet est insuffisamment préparé, la ballerine principale demande des coupures pour adapter la musique à ses moyens, et l’orchestre du théâtre n’est pas de taille. Plusieurs numéros de Tchaïkovski sont remplacés, à sa grande colère, par des pages empruntées à d’autres ballets.

La critique moscovite se partage. Certains reconnaissent la beauté de la musique mais regrettent qu’elle soit « trop symphonique » pour la scène. D’autres, plus durs, estiment que le compositeur a oublié les contraintes de la danse. Le ballet reste pourtant à l’affiche quelques saisons, puis disparaît progressivement du répertoire. Tchaïkovski, à qui cet échec reste en travers de la gorge, en parle comme d’une blessure mal refermée. Il refusera longtemps de revoir son ouvrage, et mourra en 1893 sans avoir assisté à sa véritable consécration scénique.
Structure : quatre actes, deux thèmes, un cygne qui rythme tout
Le Lac des cygnes s’étend sur environ deux heures trente de musique. La partition originale de 1877 compte vingt-neuf numéros, répartis en quatre actes. Le premier se déroule dans le parc du château, le deuxième au bord du lac, le troisième dans la salle de bal, le quatrième revient au lac pour le dénouement. Cette alternance monde diurne / monde nocturne n’est pas anecdotique : elle structure l’architecture musicale.
L’introduction : le cygne installé d’entrée
Dès l’introduction lente, un thème de hautbois s’élève sur un fond de trémolos et de harpes : c’est le motif du cygne, en si mineur, d’une mélancolie contenue. Tchaïkovski le place avant même que le rideau se lève. Ce geste est remarquable. Il impose l’image sonore d’Odette bien avant son apparition scénique, et ce motif reviendra à chaque fois que la malédiction se réactive. Dès l’ouverture, la musique tient un cahier des charges symphonique, pas simplement illustratif.
La scène finale : la rédemption en ré bémol majeur
Le dernier acte est une reprise apothéotique du motif du cygne, transposée cette fois en majeur lumineux, avec une instrumentation tutti qui embrasse tout l’orchestre. Le procédé est déjà celui d’un finale de symphonie. Tchaïkovski ne se contente pas d’accompagner la mort des amants, il la transfigure par une progression harmonique qui résout la tension accumulée pendant trois actes. C’est dans cette capacité à architecturer un geste symphonique à l’échelle d’un spectacle entier que le ballet prend sa dimension d’œuvre totale.
Le thème du cygne : Tchaïkovski avant Wagner ?
Le leitmotiv n’est pas une invention russe, et il n’est pas non plus une invention de Tchaïkovski. Wagner, en Allemagne, construit au même moment son Ring sur un réseau de motifs récurrents, et l’Anneau du Nibelung s’achève en 1874, soit un an avant que Tchaïkovski commence Le Lac. Les deux hommes ne se fréquentent pas et ne s’aiment qu’à moitié, mais ils respirent le même air musical européen. Ce qui est propre à Tchaïkovski, c’est l’économie du procédé. Il n’use pas du leitmotiv comme d’un système fermé. Il utilise le motif du cygne comme une ombre portée, un rappel ponctuel, plutôt que comme un catalogue de signes.

On trouve dans Le Lac au moins quatre matériaux récurrents : le motif du cygne, le thème d’Odette, le thème du pas de deux d’Odile et de Siegfried, et les danses de caractère du troisième acte. Chacun est identifiable dès sa première apparition, chacun revient modifié, harmonisé autrement, éclairé d’un jour nouveau. Cette technique, plus tard, deviendra banale dans la musique de film. En 1877, elle est audacieuse pour un ballet russe, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les danseurs de Moscou se sont sentis désorientés.
La réhabilitation posthume : Petipa et Ivanov à Saint-Pétersbourg (1895)
Tout change deux ans après la mort de Tchaïkovski. En février 1895, le Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg présente une nouvelle version du Lac, conçue à quatre mains par le maître de ballet français Marius Petipa et son second Lev Ivanov. Ivanov s’empare des deux actes blancs, au bord du lac, et y déploie une écriture chorégraphique d’une qualité rare : corps de ballet en lignes, formations en couronnes, port de bras copié sur les oiseaux. Petipa traite les actes de palais, avec leurs danses de caractère et leur pas de deux du cygne noir.
La partition, elle, est remaniée par le chef Riccardo Drigo, qui remet en ordre les numéros, en supprime quelques-uns, et orchestre pour l’occasion trois pièces pour piano extraites des Dix-huit Pièces op. 72 de Tchaïkovski. Cette version de 1895, imparfaite aux yeux des philologues, est pourtant celle qui va circuler dans le monde entier et qui va faire du Lac l’œuvre la plus dansée du répertoire classique. Les reprises à Paris, à Londres, à New York, puis sous l’Empire soviétique, ancreront définitivement le ballet dans l’imaginaire collectif. Les Ballets russes reprendront plus tard cette tradition en la confrontant à la modernité du début du vingtième siècle.
Il faut bien mesurer ce paradoxe : la version que nous croyons être « Le Lac » n’est pas exactement celle que Tchaïkovski a déposée. C’est un objet hybride, coécrit entre un compositeur défunt, deux chorégraphes et un chef d’orchestre pragmatique. Les musicologues contemporains, à partir des années 1970, ont tenté de reconstituer l’original de 1877, mais la version Petipa-Ivanov-Drigo demeure la référence scénique.
Pourquoi réécouter Le Lac aujourd’hui : au-delà de la carte postale
On peut passer toute une vie à éviter Le Lac des cygnes parce qu’il a été trop entendu, trop mal dansé, trop utilisé en générique de publicité. Ce réflexe défensif fait perdre l’essentiel. La partition de Tchaïkovski contient une mélancolie slave qui n’a pas pris une ride, une orchestration claire, un sens du grand arc dramatique que peu de ballets ont égalé. On y entend le compositeur d’opéra qu’il est devenu, le lecteur de Shakespeare qu’il fut toujours, et l’héritier direct du romantisme allemand qu’il n’a jamais renié. À comparer d’ailleurs avec son autre ballet Casse-Noisette, qui poursuivra et prolongera cette écriture symphonique de la danse.
La vraie question n’est pas de savoir si Le Lac est un chef-d’œuvre. Elle est de choisir par quel chemin y entrer. On peut écouter la partition seule, dans les enregistrements de Rojdestvenski ou de Previn, et laisser l’oreille se défaire des images. On peut revoir une captation de Saint-Pétersbourg, où la tradition d’Ivanov est tenue dans ses moindres détails. On peut enfin aller voir une relecture contemporaine, qui vient bousculer la vision blanche et dorée. Dans les trois cas, on retrouve un ballet qui n’a jamais cessé de parler des promesses tenues, des serments trahis et des silhouettes qui glissent sur l’eau.