Marie Leclerc, journaliste musicale, a rencontré Éric Fontaine dans les coulisses du Théâtre des Célestins à Lyon, quelques jours avant l’ouverture de la treizième édition du Festival des Nuits slaves. Depuis 2012, Fontaine dirige ce festival devenu une référence nationale pour la musique d’Europe de l’Est. Il répond sans langue de bois sur un sujet qui divise : peut-on encore programmer Tchaïkovski et Rachmaninov en France en 2026 sans trahir les Ukrainiens — ou sans trahir la musique ?


Programmer Tchaïkovski en 2026 : un acte politique malgré soi ?

Marie Leclerc : Éric, quand on programme Tchaïkovski aujourd’hui, est-ce encore un choix purement artistique ou devient-il inévitablement politique ?

Éric Fontaine : Il faut être honnête : le contexte change la réception d’une œuvre, que ça nous plaise ou non. En 2021, personne ne se posait cette question. Aujourd’hui, quand on affiche le nom de Tchaïkovski sur une affiche, certains membres du public le lisent différemment. Mais ma réponse, après quatorze ans à programmer ces répertoires, est que c’est précisément dans ces moments-là que la programmation culturelle a une valeur pédagogique.

Tchaïkovski est mort en 1893. Il n’a aucune responsabilité dans les événements de 2022 ou 2024. L’assimiler au régime Poutine serait une confusion historique grave — le même raisonnement voudrait qu’on déprogramme Beethoven parce que l’Allemagne a commis des atrocités. Je refuse cette logique. Ce que j’observe dans les salles, c’est que le public est capable de tenir deux pensées simultanément : apprécier la beauté du Lac des cygnes et condamner l’invasion de l’Ukraine. Ce n’est pas une contradiction.

Cela dit, j’ai adapté ma programmation. J’essaie de croiser davantage les répertoires russe et ukrainien dans la même soirée, pour que le public puisse entendre la richesse des deux traditions — et comprendre qu’elles ne se réduisent pas l’une à l’autre.


La distinction entre l’artiste et le régime — position du festival

Marie Leclerc : Certains festivals ont pourtant mis en pause leur programmation de musique russe. Quelle est la position officielle du vôtre ?

Éric Fontaine : La réalité du terrain est plus nuancée que ce qu’on lit dans la presse. Beaucoup de directeurs artistiques qui ont « suspendu » la musique russe ont surtout suspendu les artistes vivants ayant des liens institutionnels avec l’État russe ou ayant refusé de se désolidariser de l’invasion. Ça, c’est une position que je comprends et que je partage en partie.

Mais le répertoire classique — les œuvres de compositeurs morts — c’est différent. Chostakovitch a lui-même souffert de la censure soviétique. Le condamner à son tour parce que son nom est russe serait une ironie tragique. Notre position au festival est claire : nous n’invitons plus d’artistes ayant des soutiens institutionnels au Kremlin ou ayant refusé de se positionner publiquement. En revanche, le répertoire lui-même reste intouchable.

Ce qu’on a ajouté depuis 2022, c’est une contextualisation systématique. Dans nos livrets de salle, dans nos conférences de pré-concert, on explique le contexte historique des œuvres. Qui était Prokofiev ? Qu’a vécu Chostakovitch sous Staline ? Cette mise en perspective aide les spectateurs à ne pas confondre l’artiste, l’État et l’œuvre.

Concert estival en plein air dans un parc français, quatuor à cordes sur scène, public installé sur l'herbe


Le répertoire ukrainien : de Lyssenko aux créations contemporaines

Marie Leclerc : Cette période a-t-elle créé une opportunité pour faire découvrir la musique ukrainienne ?

Éric Fontaine : Absolument, et c’est l’un des rares aspects positifs de cette crise. Le public français réalise qu’il y a une tradition musicale ukrainienne propre, distincte de la tradition russe, avec ses propres compositeurs, ses propres formes, sa propre esthétique. Et cette découverte aurait dû se faire bien avant.

Mykola Lyssenko, par exemple, est le fondateur de la musique ukrainienne moderne — un compositeur majeur du XIXe siècle, que les Français ne connaissent pratiquement pas. Lyssenko a consacré sa vie à collecter et mettre en musique le patrimoine populaire ukrainien, à une époque où la langue et la culture ukrainiennes étaient activement supprimées par l’Empire russe. Son travail est fondateur, comparable à ce que Bartók a fait pour la Hongrie ou Sibelius pour la Finlande. Le fait qu’il soit méconnu en France dit quelque chose sur les angles morts de notre éducation musicale.

Aujourd’hui, j’intègre systématiquement au moins deux œuvres ukrainiennes par programme. Pas pour faire une déclaration politique, mais parce que c’est du bon répertoire, souvent peu joué, avec une vraie originalité. La musique vocale ukrainienne, notamment, est d’une richesse extraordinaire. Les traditions musicales des régions des Carpates ukrainiennes sont particulièrement fascinantes — on peut d’ailleurs trouver des informations sur le patrimoine culturel ukrainien en profondeur. Ce n’est pas un répertoire de substitution à la musique russe — c’est une musique qui mérite d’exister pour elle-même.


Rachmaninov, Chostakovitch, Prokofiev : comment le public français réagit-il aujourd’hui ?

Marie Leclerc : Concèrètement, comment le public a-t-il réagi à votre maintien de la musique russe dans votre programmation ?

Éric Fontaine : Les réactions ont été très diverses, et c’est normal. J’ai reçu quelques lettres critiques en 2022 et 2023, des abonnés qui nous demandaient de ne plus programmer de musique russe tant que la guerre durerait. Je les ai répondues personnellement, en expliquant notre position. La plupart ont compris — et sont restés abonnés.

D’autres spectateurs, à l’inverse, nous ont remercié de maintenir ces concerts. Des Ukrainiens qui vivent en France m’ont dit quelque chose qui m’a profondément touché : ils sont capables d’écouter Rachmaninov sans ressentir de trahison, parce qu’ils savent faire la distinction entre une culture et un régime. C’est une leçon d’intelligence émotionnelle que je retiens.

Ce qui a changé, c’est la composition du public. On voit davantage de personnes d’Europe de l’Est — Ukrainiens, Biélorusses, Russes en exil. Ce public est à la fois très attentif à la programmation et très sensible à la contextualisation. Ce que j’observe dans les salles depuis deux ans, c’est une attente de profondeur, pas seulement de belles notes. Les musicologues spécialisés dans la musique russe contemporaine le confirment : le public veut comprendre, pas seulement écouter.

Pour les œuvres les plus jouées — Rachmaninov principalement — les salles restent pleines. Le Concerto n°2, la Deuxième Symphonie, les Vocalises : il n’y a aucun signe de désaffection du public français. Rachmaninov est tout simplement indéprogrammable. Essayez de retirer Rachmaninov d’une saison — vous perdez une part importante de vos abonnés.


La nouvelle génération de musiciens russes en exil : une opportunité pour les festivals

Marie Leclerc : Ces années ont vu une vague de musiciens russes quitter leur pays. Est-ce une opportunité pour les festivals européens ?

Éric Fontaine : Oui, et c’est un phénomène historique que les programmateurs commencent à peine à mesurer. Depuis 2022, plusieurs centaines de musiciens russes se sont installés en Europe — en Allemagne, en Géorgie, aux Pays-Bas, en France. Ce sont des chefs, des solistes, des ensemblistes de très haut niveau, qui ont quitté la Russie par conviction ou par nécessité — parce qu’ils ne pouvaient pas cautionner la guerre, parce que leur carrière était compromise, ou parce qu’ils craignaient pour leur sécurité.

Pour les festivals comme le nôtre, c’est une chance. Ces musiciens portent un répertoire qu’ils connaissent de l’intérieur, avec une profondeur de tradition que leurs collègues occidentaux ont souvent du mal à atteindre. Et ils apportent avec eux une crédibilité morale : ce sont des artistes qui ont choisi l’exil plutôt que la compromission. Leur présence sur scène dit quelque chose de fort.

J’en ai programmé plusieurs cette saison. La réaction du public est toujours très forte — non seulement pour la qualité musicale, mais parce que les gens sentent qu’il y a une histoire derrière, un engagement. C’est exactement ce que le festival cherche : de la musique qui résonne au-delà des notes.

Jeune musicien de l'Est jouant du violon sur scène dans une salle de concert française, expression intense


Financement et mécènes : comment les tensions géopolitiques ont modifié les soutiens

Marie Leclerc : Du côté du financement, les tensions ont-elles eu un impact sur vos mécènes et partenaires ?

Éric Fontaine : C’est une réalité que peu de directeurs de festivals évoquent publiquement, mais il faut être honnête là aussi. Certains mécènes d’origine russe ou ayant des activités en Russie ont retiré leur soutien depuis 2022 — par crainte d’association, ou parce que leurs activités économiques ont été bouleversées par les sanctions. Cela représente une perte réelle, que nous avons dû compenser par d’autres sources.

Mais en parallèle, nous avons trouvé de nouveaux soutiens. Des entreprises et des fondations qui souhaitent précisément soutenir une approche culturelle nuancée — qui refuse le boycott aveugle tout en ne cautionnant pas l’impérialisme. Le message que nous portons — distinction entre l’artiste et le régime, valorisation du répertoire ukrainien, accueil des musiciens en exil — résonne auprès d’un public de mécènes qui ont eux-mêmes des liens avec l’Europe de l’Est.

Du côté institutionnel, le soutien de la ville de Lyon et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes est resté stable. L’État, via le DRAC, a même légèrement augmenté son soutien en 2024, en reconnaissant la valeur du dialogue culturel que le festival incarne. Pour les musiciens en exil souhaitant s’intégrer dans la vie culturelle française, des ressources comme les associations culturelles russophones en France offrent aussi un soutien précieux pour l’insertion professionnelle.


5 questions rapides sur la programmation de musique russe

Marie Leclerc : Un compositeur russe que vous n’avez jamais programmé et qui devrait l’être davantage ?

Éric Fontaine : Nikolaï Medtner. Contemporain de Rachmaninov, compositeur extraordinaire, quasi-inconnu du grand public français. C’est un scandale musicologique.

Marie Leclerc : Un compositeur ukrainien à découvrir d’urgence ?

Éric Fontaine : Valentin Sylvestrov. Ses œuvres pour voix et piano sont d’une beauté déchirante. Il vit toujours, réfugié en Allemagne. Il faut l’entendre.

Marie Leclerc : Le mythe le plus tenace sur la musique russe ?

Éric Fontaine : Que c’est une musique sombre et pesante. La mélodie russe est au contraire d’une chaleur extraordinaire — il suffit d’entendre les romances de Glinka ou les pièces pour enfants de Tchaikovski.

Marie Leclerc : Le concert dont vous êtes le plus fier dans l’histoire du festival ?

Éric Fontaine : Un concert en 2019 où nous avons joué Lyssenko et Rachmaninov dans le même programme, avec des musiciens ukrainiens et russes sur scène ensemble. C’était avant la guerre. Ce souvenir est douloureux aujourd’hui.

Marie Leclerc : Ce que vous diriez à un collègue qui hésite à programmer de la musique russe ?

Éric Fontaine : De faire confiance à son public. Les spectateurs sont capables de nuance. C’est nous, les programmateurs, qui parfois manquons de courage.


Perspectives : la musique russe en France dans 5 ans

Marie Leclerc : Comment imaginez-vous la place de la musique russe dans les salles françaises dans cinq ans ?

Éric Fontaine : Je crois que la distinction entre répertoire classique et artistes contemporains va se stabiliser. Dans cinq ans, Tchaïkovski et Rachmaninov seront toujours au programme — c’est inévitable, ce sont des chefs-d’œuvre que le public aime. En revanche, les artistes russes ayant des liens institutionnels avec le régime auront probablement du mal à se produire en Europe tant que le conflit perdurera.

Ce que j’espère, c’est que cette période aura servi à mieux équilibrer les programmations. Que les directeurs artistiques auront pris l’habitude d’inclure du répertoire ukrainien, biélorusse, géorgien — des cultures musicales qui méritent leur place dans les salles françaises depuis longtemps.

Je pense aussi que l’histoire de la musique soviétique va être revisitée avec un regard nouveau. La musique soviétique — celle de Chostakovitch, de Prokofiev, de Schnittke, de Gubaidulina — est une musique de résistance autant qu’une musique d’État. Cette ambivalence, qui était déjà documentée par les musicologues, prend un sens nouveau à l’ère de Poutine. Les concertgoers commencent à le comprendre.

Enfin, je crois que la présence des musiciens russes en exil va durablement enrichir la scène musicale européenne. Ces artistes portent un patrimoine vivant, une tradition qui s’incarne dans leurs mains et leurs voix. L’Europe aurait tort de ne pas les accueillir.

Le Festival des Nuits slaves de Lyon se tient chaque année fin juin. Pour la programmation complète de la saison, consultez le site officiel du festival.