Le 23 décembre 1917, Sergueï Vassilievitch Rachmaninov, sa femme Natalia et leurs deux filles Irina et Tatiana montent dans un train à la gare de Finlande, à Petrograd. Les valises sont légères : quelques effets, un peu d’argent, quelques partitions. Officiellement, le compositeur part donner une tournée de concerts en Suède. La durée prévue du voyage : environ deux mois. Il a quarante-quatre ans. Il est au sommet de sa gloire russe.

Il ne reverra jamais la Russie. Ni la maison de Moscou, ni le domaine d’Ivanovka où il avait composé ses plus grandes œuvres, ni les salles de concert qui l’avaient porté en triomphe. Ce départ que l’on présente comme une tournée est, en réalité, une fuite. Il va l’apprendre progressivement, au fil des semaines et des mois qui suivent. Ce texte revient sur les conditions exactes de ce départ, sur ce qu’il emporte et ce qu’il abandonne, et sur les dix années de silence créatif qui vont suivre.

Moscou en octobre 1917 : le compositeur au milieu du chaos

En 1917, Rachmaninov vit partagé entre Moscou et Ivanovka. Il dirige l’Orchestre symphonique de Moscou, enseigne, compose, concerte. Il est l’un des musiciens les plus célèbres de Russie. La révolution de Février, qui renverse le tsar Nicolas II, le trouble mais ne le surprend pas : il appartient à une génération de l’intelligentsia qui avait vu venir la chute de l’autocratie. Il signe même une pétition en faveur du gouvernement provisoire.

L’été 1917 est une catastrophe personnelle. À Ivanovka, les paysans cessent de travailler, puis pillent progressivement le domaine. La famille se réfugie à Moscou à la rentrée, sans certitude sur ce qu’il reste à récupérer. Rachmaninov écrit à un ami : la situation n’est plus tenable, il faut envisager de quitter le pays, au moins temporairement. La révolution d’Octobre, le 25 octobre selon le calendrier julien (7 novembre grégorien), précipite tout. Les bolcheviks prennent le pouvoir à Petrograd. À Moscou, les combats durent une semaine. Quand l’ordre revient, c’est un ordre nouveau, hostile à tout ce que représente Rachmaninov : un propriétaire foncier, un artiste de cour, un homme lié aux élites de l’ancien régime.

Pendant les semaines qui suivent, il continue de donner des concerts, mais les conditions se dégradent. Les cachets sont payés en papier-monnaie dévaluée. Le chauffage manque. Les répétitions sont annulées. Il travaille sur les révisions des Études-tableaux opus 39, cette musique sombre qu’il achève dans une ville où les coups de feu nocturnes sont devenus banals. Une invitation officielle à donner une tournée en Suède lui parvient via des intermédiaires. Il sait qu’il faut saisir cette chance.

Le départ pour Stockholm, officiellement « tournée de concerts »

La procédure administrative est complexe. Pour obtenir un passeport soviétique permettant de sortir du pays, Rachmaninov doit prouver que son voyage a un caractère professionnel et qu’il rentrera. Les autorités nouvelles hésitent. Un artiste de son envergure représente à la fois un symbole culturel à préserver et un risque de défection. Finalement, grâce à quelques appuis dans les cercles culturels proches du nouveau pouvoir, la demande est acceptée. Le passeport est délivré pour lui, son épouse et ses deux filles. Les domestiques restent à Moscou.

Le 23 décembre 1917, la famille prend le train de nuit Petrograd-Torneo, à la frontière finlandaise. Le froid est terrible. Les wagons sont bondés. Les contrôles sont multiples. À la frontière, les douaniers fouillent les bagages. Rachmaninov a pris la précaution de ne rien emporter qui puisse éveiller les soupçons : pas de bijoux de valeur, pas de grandes sommes, pas d’archives compromettantes. Il a officiellement l’air d’un musicien qui part en tournée. Le passage se fait sans incident grave.

Départ en train depuis la Russie en décembre 1917

"Je suis parti avec le sentiment que je reviendrais bientôt. Ce sentiment n'a duré que quelques semaines."Rachmaninov, propos rapportés par Oskar von Riesemann

La famille arrive à Stockholm à la veille du Nouvel An. Rachmaninov donne ses concerts prévus. Mais dans les lettres qu’il écrit à ses amis restés à Moscou, le ton change : les nouvelles de Russie sont mauvaises, la guerre civile commence, il préfère attendre avant de rentrer. Attendre deviendra ne jamais revenir.

Ce qu’il emporte, ce qu’il laisse : manuscrits, famille, Ivanovka

Le bilan de ce départ est lourd. Rachmaninov emporte sa famille nucléaire, quelques partitions de travail, quelques vêtements, peu d’argent. Il laisse derrière lui sa mère Lioubov, ses cousins, plusieurs oncles et tantes, des amis musiciens, et surtout une vie d’artiste construite sur vingt-cinq ans.

Il laisse aussi ses manuscrits. La majorité des partitions autographes des grandes œuvres de la période russe — le Deuxième concerto, la Deuxième symphonie, les Vêpres, les ballets, les mélodies — reste à Moscou ou à Ivanovka. Certains seront sauvegardés par des proches, d’autres détruits lors des pillages, d’autres confisqués par l’État soviétique. Il devra travailler, en exil, à partir de copies imprimées et de sa mémoire.

Il laisse enfin Ivanovka. Ce domaine agricole modeste, que son épouse avait apporté en dot et qu’il avait progressivement développé, représentait pour lui le lieu du travail créateur. Il y composait chaque été, entouré des steppes. C’est à Ivanovka qu’il avait écrit le Deuxième concerto, la Deuxième symphonie, L’Île des morts, la Deuxième sonate pour piano. En partant en décembre 1917, il sait qu’il ne reverra probablement pas le domaine. Ce qu’il ignore, c’est qu’Ivanovka sera complètement détruite dans les années qui suivent. Du lieu qu’il aimait, il ne restera rien.

L’arrivée en Suède, la réinvention comme concertiste

Pendant l’hiver et le printemps 1918, la famille vit en Scandinavie, d’abord en Suède puis au Danemark. Les ressources sont limitées. Les concerts en Suède rapportent peu. Rachmaninov doit trouver une solution durable. Il envisage d’abord l’Angleterre, puis se résout à l’Amérique, d’où lui parviennent des offres de tournées substantielles.

La famille embarque à Oslo en novembre 1918 sur le paquebot Bergensfjord. Ils arrivent à New York le 10 novembre. Quelques semaines plus tard, Rachmaninov donne son premier concert américain. C’est un succès. Les propositions affluent. En quelques mois, il devient l’un des pianistes les mieux payés d’Amérique. Il enregistre pour Edison puis pour Victor. Il traverse le continent en train. Il apprend l’anglais avec application, même s’il gardera toujours un accent russe prononcé.

Mais cette réussite matérielle a un coût créatif. Entre 1917 et 1926, Rachmaninov ne termine quasiment aucune œuvre majeure. Il joue, il enregistre, il voyage. Il compose très peu. À ses amis, il confie que la source s’est tarie. Qu’il ne peut plus écrire sans Ivanovka, sans la steppe, sans la langue russe parlée tous les jours autour de lui. C’est une forme de deuil créateur qui durera près de dix ans.

Beverly Hills, où Rachmaninov s'est installé dans les années 1940

L’Amérique, le silence du compositeur pendant dix ans

Le silence créateur de Rachmaninov entre 1917 et 1926 est l’un des faits les plus saisissants de sa biographie. Un compositeur qui avait produit, dans les vingt ans précédents, deux concertos pour piano, deux symphonies, trois opéras, deux ballets, un poème symphonique, des messes liturgiques, des dizaines de mélodies et de pièces pour piano — se trouve soudain incapable d’écrire. Il l’explique dans plusieurs interviews : la concertisation prend tout son temps, l’exil l’a coupé de ses racines, l’Amérique ne lui parle pas musicalement.

Il faut attendre 1926 pour qu’il reprenne. Le Quatrième concerto, commencé avant 1917 et longtemps abandonné, est enfin terminé. Puis viennent les Trois chansons russes (1926), la Rhapsodie sur un thème de Paganini (1934), la Troisième symphonie (1936), et enfin les Danses symphoniques (1940), son dernier opus, souvent considéré comme son testament. Cette production tardive est moins abondante que la période russe, mais d’une qualité éclatante. C’est une musique marquée par la perte : plus économe, plus sombre, traversée par le Dies irae médiéval qu’il cite obsessionnellement.

Pendant toutes ces années, il vit entre New York, la Suisse (la villa Senar au bord du lac des Quatre-Cantons qu’il fait construire en 1931), puis Beverly Hills où il s’installe à la fin de sa vie. Il reste en contact avec la diaspora russe : Fiodor Chaliapine, les Stravinsky, les Glazounov, les Metner. Cette solidarité émigrée, dont on retrouve la mémoire archivée dans les grandes saisons croisées franco-russes, fonctionne à distance, entre Paris, Berlin et les États-Unis. Tout se passe comme si la musique soviétique qui se construit pendant ce temps existait dans un autre monde.

Ses rares paroles sur le régime soviétique et son refus absolu de retour

Rachmaninov parlait peu en public des affaires politiques. Homme discret, il préférait laisser sa musique parler pour lui. Mais en janvier 1931, il cosigne avec Ivan Ostromislensky et Ilia Tolstoï une lettre ouverte, publiée dans le New York Times, qui dénonce la politique culturelle et religieuse du régime soviétique. La réaction à Moscou est immédiate. Le compositeur est accusé d’être un ennemi du peuple soviétique. Sa musique est retirée des programmes officiels pendant plusieurs années.

Cet épisode renforce sa position. À la différence de Prokofiev qui reviendra en 1936, et qui choisira de faire carrière en URSS malgré les contraintes, Rachmaninov maintient jusqu’à sa mort son refus absolu de retour. Il ne mettra jamais les pieds dans le pays. Il ne donnera jamais un concert là-bas. Il ne signera jamais un contrat avec une institution soviétique. Quand les autorités, dans les années 1930 puis pendant la Seconde Guerre mondiale, cherchent à le réconcilier officiellement avec le régime — notamment en espérant utiliser son prestige à l’étranger — il décline systématiquement.

Il fait pourtant une exception notable. Pendant la guerre, profondément ému par l’invasion allemande de la Russie et par la bataille de Stalingrad, il donne plusieurs concerts aux États-Unis dont l’intégralité des bénéfices est versée aux forces armées soviétiques. Geste patriotique, dit-il : il aide non pas le régime, mais le peuple russe. La nuance, pour lui, est essentielle.

Sergueï Rachmaninov meurt à Beverly Hills le 28 mars 1943. Il avait obtenu la citoyenneté américaine quelques semaines plus tôt. Il est enterré au Kensico Cemetery dans l’État de New York, loin d’Ivanovka, loin de Moscou, loin du pays qu’il avait quitté un matin de décembre 1917 en pensant partir pour deux mois.