Un ballet composé en 1935, créé pour la première fois trois ans plus tard dans un théâtre tchécoslovaque, puis rejoué dans sa version soviétique seulement en 1940 : l’histoire de Roméo et Juliette de Prokofiev ressemble davantage à un feuilleton institutionnel qu’à la trajectoire d’un chef-d’œuvre appelé à devenir l’un des ballets les plus joués au monde. Entre le moment où Prokofiev achève l’essentiel de sa partition et celui où le public soviétique la découvre enfin sur scène, cinq années s’écoulent — cinq années de rejets, de doutes et d’une idée aujourd’hui presque oubliée : faire survivre les amants de Vérone.

Le retour en URSS et la commande initiale

Prokofiev rentre définitivement en Union soviétique au milieu des années 1930, après plus d’une décennie passée en Occident. Ce retour, motivé par des raisons à la fois personnelles et professionnelles, s’accompagne de plusieurs commandes destinées à réinstaller le compositeur dans le paysage musical soviétique. Le projet d’un ballet sur Roméo et Juliette de Shakespeare naît dans ce contexte, initialement pensé pour le Théâtre Kirov de Leningrad, l’une des institutions chorégraphiques les plus prestigieuses du pays.

Prokofiev compose l’essentiel de la partition en 1935, avec une rapidité qui témoigne de son enthousiasme pour le projet. La matière musicale est d’emblée ambitieuse : une écriture dramatique dense, des motifs récurrents associés aux personnages principaux, et une des pages les plus célèbres de tout le répertoire chorégraphique du XXe siècle, la Danse des chevaliers, dont la puissance rythmique et l’ampleur orchestrale s’imposent immédiatement comme une réussite majeure. Rien, à ce stade, ne laisse présager les années de blocage institutionnel qui vont suivre.

Une fin heureuse jugée impossible à danser

Le choix le plus étonnant de la conception initiale du ballet concerne son dénouement. Prokofiev envisage sérieusement de faire survivre Roméo et Juliette, s’écartant ainsi de la tragédie shakespearienne. Sa justification, restée célèbre dans l’histoire du ballet, tient en une formule presque provocatrice : les vivants peuvent danser, mais pas les mourants. Autrement dit, un ballet reposant sur le mouvement et la virtuosité corporelle s’accommoderait mal, selon lui, d’une conclusion où les deux protagonistes principaux gisent immobiles sur scène.

Cette option suscite rapidement des réserves, tant sur le plan dramaturgique que dans le climat esthétique et idéologique de l’URSS de la fin des années 1930. Trahir Shakespeare sur un point aussi central que le dénouement de la pièce pose un problème de fidélité culturelle difficile à assumer publiquement pour une institution soviétique. La version tragique, fidèle à la pièce originale, est finalement rétablie avant la création — mais l’épisode témoigne à quel point le projet, dès sa conception, cherchait sa forme définitive par tâtonnements successifs plutôt que par une vision arrêtée d’emblée.

Scène de bal costumé Renaissance sur une scène de théâtre, danseurs en formation, ambiance dramatique et solennelle
La Danse des chevaliers, page la plus célèbre de la partition, illustre la puissance dramatique voulue par Prokofiev pour ce ballet.

Le rejet du Kirov et l’exil de la création à Brno

Malgré la commande initiale, le Théâtre Kirov refuse finalement de monter le ballet dans l’immédiat. Les raisons avancées mêlent des difficultés pratiques — une partition jugée complexe à chorégraphier et à danser par les praticiens de l’époque — et des réticences plus larges sur la nouveauté de l’écriture musicale de Prokofiev, encore perçue comme trop expérimentale par certaines institutions soviétiques conservatrices. Une tentative parallèle auprès du Bolchoï de Moscou n’aboutit pas non plus à une création immédiate.

Face à cette impasse, la première mondiale du ballet a lieu, de façon presque paradoxale, hors d’Union soviétique : le 30 décembre 1938, au Théâtre Mahen de Brno, en Tchécoslovaquie. Cette création, éloignée du contexte pour lequel l’œuvre avait été pensée, permet néanmoins à la partition d’exister enfin sur scène — mais dans des conditions de production sans commune mesure avec le prestige que Prokofiev espérait initialement pour ce projet conçu pour l’une des plus grandes scènes chorégraphiques du monde.

ÉtapeDateLieuÉvénement
Composition principale1935URSSProkofiev achève l’essentiel de la partition
Rejet initial1935-1937Léningrad / MoscouLe Kirov puis le Bolchoï déclinent la création
Première mondiale30 décembre 1938Brno, TchécoslovaquieCréation hors URSS, chorégraphie locale
Première soviétique11 janvier 1940Théâtre Kirov, LéningradChorégraphie de Lavrovski, Oulanova en Juliette
Création au Bolchoï1946MoscouEntrée définitive au grand répertoire soviétique

Le triomphe de 1940 : Lavrovski, Oulanova et la fin tragique retrouvée

La première soviétique du ballet a finalement lieu le 11 janvier 1940 au Théâtre Kirov de Leningrad, sous la direction chorégraphique de Leonid Lavrovski, avec Galina Oulanova dans le rôle-titre de Juliette. Cette création installe durablement le ballet dans le répertoire soviétique et marque le début de sa reconnaissance internationale. Oulanova, déjà considérée comme l’une des plus grandes ballerines de sa génération, apporte au rôle une intensité dramatique qui contribue largement au succès immédiat de la production.

Le Bolchoï de Moscou, qui avait initialement décliné le projet, ne monte sa propre production qu’en 1946 — six ans après la création du Kirov. Ce décalage illustre la prudence persistante des institutions soviétiques face à une œuvre longtemps jugée risquée, malgré le succès grandissant de la version de Leningrad. Une fois entrée au répertoire, cependant, la partition de Prokofiev ne quittera plus les grandes scènes internationales : elle devient l’une des références absolues du ballet narratif du XXe siècle, rejouée dans des dizaines de chorégraphies différentes à travers le monde, de Kenneth MacMillan à Rudolf Noureev. Cette reconnaissance tardive rappelle celle d’autres grandes pages du répertoire chorégraphique russe, à commencer par les Ballets russes de Diaghilev, dont l’influence sur la danse du XXe siècle a mis, elle aussi, plusieurs années à s’imposer pleinement hors de son cercle d’origine.

  • la Danse des chevaliers, extraite du deuxième acte, dépasse largement le cadre du ballet et devient une pièce de concert autonome, régulièrement utilisée hors de son contexte chorégraphique d’origine ;
  • la richesse thématique de la partition — chaque personnage principal possède ses propres motifs récurrents — permet aux chorégraphes successifs de proposer des lectures scéniques très différentes sans dénaturer la structure musicale ;
  • l’ampleur orchestrale de l’œuvre, l’une des plus développées de tout le répertoire de ballet du XXe siècle, explique en partie pourquoi elle continue d’attirer les grandes compagnies internationales.

Des dizaines de chorégraphies, une seule partition

Une fois la partition libérée de son long purgatoire institutionnel, elle devient le support d’un nombre remarquable de relectures chorégraphiques successives, chacune proposant une lecture différente du même matériau musical. Kenneth MacMillan signe en 1965 pour le Royal Ballet de Londres une version devenue elle-même une référence internationale, portée notamment par le couple Margot Fonteyn et Rudolf Noureev. Ce dernier créera plus tard sa propre chorégraphie, insistant sur une lecture plus psychologique des rapports entre les personnages. D’autres versions majeures suivront à travers le monde, du Bolchoï aux compagnies nord-américaines, chacune reconfigurant l’espace scénique et la gestuelle sans jamais devoir retoucher la structure musicale elle-même.

Cette prolifération de versions distincte le ballet de Prokofiev de nombreuses autres œuvres du répertoire chorégraphique, où la partition originale reste parfois indissociable d’une seule chorégraphie historique. Ici, au contraire, la solidité de l’écriture musicale — la clarté des motifs associés à chaque personnage, la lisibilité dramatique de chaque scène — permet une multiplicité d’approches scéniques sans que l’identité de l’œuvre en soit jamais brouillée. Un spectateur familier de la partition reconnaît immédiatement la Danse des chevaliers ou la scène du balcon, quelle que soit la production à laquelle il assiste, ce qui témoigne de la force structurante de l’écriture orchestrale de Prokofiev.

Cette longévité chorégraphique contraste avec la difficulté initiale de la partition à trouver preneur. Les mêmes qualités qui avaient inquiété le Kirov en 1935 — une densité dramatique inhabituelle, une écriture rythmique exigeante, un refus des conventions du grand ballet académique du XIXe siècle — sont précisément celles qui, une génération plus tard, séduisent des chorégraphes en quête d’un matériau musical suffisamment riche pour porter des lectures scéniques renouvelées. L’histoire de la réception de l’œuvre illustre ainsi un phénomène récurrent dans l’histoire de la musique du XXe siècle : une innovation d’abord perçue comme un risque institutionnel devient, avec le recul, l’atout principal qui assure la pérennité de l’œuvre. Pour mesurer combien Prokofiev savait aussi composer dans un registre radicalement différent, sa production destinée au jeune public avec Pierre et le Loup offre un contrepoint révélateur — même souci de caractérisation musicale précise des personnages, mais dans une économie de moyens totalement opposée à l’ampleur symphonique du ballet shakespearien.

Scène de balcon romantique sur décor de théâtre classique, deux danseurs dans une posture d'élan dramatique, clair de lune stylisé
La scène du balcon, l'un des passages les plus repris par les chorégraphes successifs depuis la création soviétique de 1940.

Un ballet devenu passerelle entre scène et concert

L’histoire tourmentée de Roméo et Juliette n’a pas empêché la partition de connaître une seconde vie indépendante de la scène chorégraphique. Prokofiev en extrait lui-même plusieurs suites orchestrales de concert, permettant à l’œuvre d’être jouée par des orchestres symphoniques sans nécessiter de production chorégraphique complète — une pratique qui a considérablement élargi la diffusion de cette musique bien au-delà du public habituel du ballet. Cette double vie, entre fosse d’orchestre et salle de concert, distingue Roméo et Juliette de la plupart des autres grands ballets russes du répertoire, souvent moins joués dans leur seule dimension orchestrale.

Ce succès rétrospectif contraste fortement avec les cinq années de blocage qui ont précédé la création soviétique. Il invite à relire l’histoire de l’œuvre non comme une trajectoire linéaire vers un succès prévisible, mais comme le résultat d’un contexte institutionnel particulièrement méfiant envers l’innovation dramaturgique, y compris lorsque cette innovation venait d’un compositeur déjà reconnu comme l’un des plus grands de sa génération.

Pourquoi cette histoire éclaire le Prokofiev soviétique

Le parcours accidenté de Roméo et Juliette n’est pas une simple anecdote de production : il révèle les tensions structurelles qui pèsent sur la création artistique dans l’URSS de la fin des années 1930, un contexte où Chostakovitch traverse au même moment des difficultés comparables avec les autorités culturelles soviétiques. Une institution comme le Kirov ne rejette pas un projet uniquement pour des raisons esthétiques : la prudence politique, la peur de l’erreur d’appréciation idéologique, pèsent tout autant que le jugement artistique dans la décision de monter ou non une œuvre nouvelle.

Comprendre cette histoire permet aussi de mieux entendre la partition elle-même. Ce qui semble aujourd’hui une évidence — la puissance dramatique de la Danse des chevaliers, la tension permanente entre lyrisme et violence — n’allait pas de soi pour les contemporains de Prokofiev, habitués à un langage chorégraphique plus conventionnel. Le rejet initial du Kirov, loin d’être une simple erreur de jugement isolée, témoigne d’un moment où la modernité musicale de Prokofiev se heurtait frontalement aux attentes esthétiques d’institutions encore marquées par une tradition académique plus conservatrice. Ce même heurt entre innovation et prudence institutionnelle traverse d’ailleurs une bonne partie de l’histoire musicale soviétique des années 1930, période où l’on retrouve des dynamiques comparables dans l’accueil réservé aux œuvres du Groupe des Cinq une génération plus tôt, confrontées elles aussi à des résistances institutionnelles avant leur reconnaissance définitive.

Reste une leçon plus générale que cette histoire donne à entendre : les œuvres aujourd’hui considérées comme des classiques indiscutables du répertoire n’ont pas toujours bénéficié, au moment de leur création, d’un accueil à la mesure de leur postérité. Le succès rétrospectif de Roméo et Juliette invite à se méfier des jugements trop rapides portés sur une œuvre nouvelle au moment de sa gestation — l’histoire du ballet russe du XXe siècle regorge de ces décalages entre l’accueil initial d’une œuvre et la place qu’elle finit par occuper dans le répertoire mondial.

Sources consultées : Wikipedia FR/EN (Roméo et Juliette, ballet de Prokofiev), Philharmonie de Paris (notice de programme), France Musique (Musicopolis, hommage à la création de 1940), Radio Classique, Britannica (Romeo and Juliet ballet by Prokofiev), Grands Ballets Canadiens (notice sur la composition de la musique).