Note éditoriale : Cet entretien est une reconstitution journalistique — une synthèse des connaissances ethnomusicologiques actuelles sur les traditions musicales des Carpates ukrainiennes, présentée sous forme de dialogue. Iryna Bondar et Hélène Roux sont des personnages éditoriaux fictifs. Les faits ethnographiques, les instruments cités et les analyses culturelles sont documentés et vérifiables. Toute demande de correction peut être adressée à antoine@cqmi.ca.

Iryna Bondar, ethnomusicologue

Spécialiste de la musique traditionnelle d'Ukraine occidentale, chercheuse associée à un programme international de préservation du patrimoine musical immatériel des Carpates. Ses travaux portent sur les polyphonies houtsoules, les chants de mariage et la transmission des traditions instrumentales dans les communautés montagnardes.

Entretien conduit par Hélène Roux, rédactrice Belinsky.


Les Carpates ukrainiennes abritent l’une des traditions musicales les plus vivaces d’Europe centrale. Dans les villages de la région de Verkhovyna, dans les vallées d’Ivano-Frankivsk, des sons que les ethnomusicologues auraient pu croire disparus résonnent encore lors des cérémonies saisonnières, des mariages, des funérailles. La musique ukrainienne est souvent présentée à travers ses figures savantes — Lyssenko, Liatchynsky, Bortkevych — mais sa couche la plus ancienne est villageoise, orale, liée à des rites dont certains précèdent la christianisation.

Iryna Bondar a passé deux décennies à enregistrer ces pratiques, à transcrire les polyphonies, à interviewer les anciens. Elle accepte aujourd’hui de nous guider dans ce patrimoine méconnu.

Comment avez-vous commencé à travailler sur la musique houtsoule ?
Mon intérêt vient d'une rencontre, comme souvent. J'avais vingt-deux ans, j'étudiais la musicologie à Lviv, et j'ai accompagné une équipe de terrain dans le village de Kryvorivnia — un village de montagne dans le district de Verkhovyna qui était, avant la guerre, un des derniers endroits où la transmission orale fonctionnait encore vraiment. J'ai entendu là une femme de quatre-vingts ans chanter une kolomiyka — une chanson dansante — d'une façon qui n'avait rien à voir avec les versions codifiées que j'avais étudiées en conservatoire. Il y avait une liberté rythmique, une ornementation vocale, une relation entre la chanteuse et l'espace acoustique de la montagne qui était impossible à transcrire sur une portée. J'ai compris que ma formation ne m'avait donné que la surface du problème.
Qu'est-ce qui distingue la musique houtsoule des autres traditions musicales d'Ukraine ?
Plusieurs choses. D'abord, la polyphonie. Les Houtsouls pratiquent des polyphonies rurales à deux ou trois voix — pas la polyphonie savante des compositeurs ukrainiens du XIXe siècle, mais une polyphonie improvisée où les voix se répondent, se croisent, s'écartent selon des règles non écrites que chaque chanteur porte en lui depuis l'enfance. C'est une des formes de polyphonie orale les plus anciennes d'Europe de l'Est, comparable à certaines polyphonies géorgiennes. Ensuite, il y a l'instrumentarium propre aux Carpates — la trembita, le tsymbaly, la sopilka — qui ne se trouve guère ailleurs dans cette configuration. Et il y a le lien entre la musique et le calendrier rituel : chaque chant a sa place et sa saison.
La trembita est devenue un symbole fort de l'identité houtsoule. Pourquoi cet instrument en particulier ?
Parce qu'elle est à la fois visible et sonore de façon spectaculaire — quatre mètres de bois, un son qui porte à plusieurs kilomètres dans les vallées. Mais sa force symbolique tient surtout à son usage ritual : la trembita annonce les événements qui comptent. La mort d'un villageois. Le mariage. La naissance d'un enfant. Le retour des troupeaux après l'été. Elle structure le temps communautaire. C'est cela qui a frappé les observateurs extérieurs depuis le XIXe siècle et qui lui a donné son statut. Elle est aussi difficile à jouer — le souffle circulaire exige des années d'apprentissage — ce qui lui confère un prestige supplémentaire. Dans les communautés houtsoules traditionnelles, le joueur de trembita était une figure sociale respectée, convoqué pour les moments essentiels.
Vous avez travaillé sur les chants de mariage houtsouls. En quoi sont-ils différents des chants de mariage d'autres régions d'Ukraine ?
Le mariage houtsoul est un cycle rituel qui s'étend sur trois jours — parfois plus dans les villages les plus traditionnels. Chaque moment de ce cycle a son chant spécifique : l'invitation des invités, la tresse de la mariée, le départ de la maison paternelle, la rencontre des deux familles, le repas, la nuit nuptiale, le lendemain. Ces chants ne sont pas interchangeables — chacun est fonctionnel, lié à une action précise. Si vous chantez le chant du départ au moment de la tresse, les anciens vous corrigeront. La mémoire rituelle est aussi précise que le texte musical lui-même. Ce que j'ai trouvé fascinant, c'est que cette précision co-existe avec une grande liberté d'ornementation vocale. Le contenu est fixe, la forme est vivante.

Instruments folkloriques des Carpates — bandura, tsymbaly et sopilka disposés sur un tissu brodé ukrainien (photographie ethnographique)

Comment la bandura s'inscrit-elle dans la tradition houtsoule ?
La bandura proprement dite est plutôt un instrument des plaines — des steppes ukrainiennes, du Dniepr, de Poltava. Dans les Carpates, c'est la kobza qui était plus courante historiquement, et le tsymbaly (dulcimer à marteaux frappées) qui accompagnait les danses. La bandura moderne — l'instrument chromatique à concert — est une invention relativement récente, standardisée au XXe siècle. Pour les Houtsouls, l'instrument emblématique reste la trembita et la sopilka pour la mélodie, le tsymbaly pour l'harmonie et le rythme. Cela dit, la bandura s'est répandue dans toute l'Ukraine depuis l'indépendance de 1991, y compris dans les Carpates, souvent comme symbole d'identité nationale plus que comme héritage local direct.
La guerre depuis 2022 a-t-elle changé votre rapport à ce travail de préservation ?
Profondément. Dans les premières semaines de l'invasion à grande échelle, plusieurs de mes interlocuteurs — des musiciens, des anciens que j'avais enregistrés au fil des ans — se sont retrouvés en zone de combat ou réfugiés. Certains villages où j'avais travaillé sont devenus des zones militaires. La question de la préservation a pris une urgence nouvelle. Ce n'est plus seulement une question culturelle ou académique — c'est une question de mémoire d'une civilisation qui se défend. Beaucoup de musiciens ukrainiens ont fait le même constat : les chants, les danses, les instruments ne sont pas des curiosités folkloriques. Ce sont des preuves de l'existence d'une culture distincte, d'une identité qui précède et qui survivra à cette guerre.
Les polyphonies houtsoules ont-elles été transmises par des enregistrements ou uniquement par voie orale ?
Les deux, et la tension entre les deux modes est un problème central de l'ethnomusicologie. Les premières transcriptions sérieuses datent de la fin du XIXe siècle — des collecteurs comme Filaret Kolessa ont parcouru les Carpates avec des cylindres de cire et des cahiers de notation. Les archives de phonogrammes ont ensuite été constituées à Lviv, à Kiev. Ces documents sont irremplaçables — ils fixent un moment de la tradition qui n'existe plus dans cet état. Mais ils sont aussi réducteurs : ils ne capturent pas le contexte acoustique, la relation entre les voix, l'improvisation, la différence entre une version chantée pour des ethnomusicologues et une version chantée pour un mariage réel. La transmission orale vivante reste la seule façon de préserver la dimension vivante de la pratique.
Pour quelqu'un qui voudrait découvrir ces traditions, que recommandez-vous comme première expérience ?
Idéalement, aller sur place. Les Carpates ukrainiennes restent accessibles par certaines zones, et les festivals traditionnels continuent malgré la guerre — Ivan Koupala en juin, Malanka en janvier. Pour [explorer les vallées des Carpates ukrainiennes](https://www.ukrainetrips.com/) dans ce contexte, des ressources spécialisées existent avec les informations pratiques sur l'accessibilité actuelle des régions. Pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer, les enregistrements de DakhaBrakha — groupe ukrainien qui fusionne les traditions carpatiennes avec des éléments contemporains — sont une entrée accessible et musicalement honnête. Dakha Brakha et le Trio Houtsouls ont fait connaître ces traditions sur les scènes européennes. Et pour l'ethnomusicologie de référence, les collections publiées par Buda Musique et Ocora Radio France ont publié des anthologies de terrain de grande qualité.

Scène de festival folklorique ukrainien de montagne avec musiciens en costume traditionnel, tsymbaly et sopilka au premier plan (photo documentaire)

La musique houtsoule peut-elle survivre sans les communautés qui la portent ?
C'est la question impossible. Une musique survive par sa pratique, pas par ses archives. Les archives sont nécessaires — sans elles, on perdrait les formes anciennes — mais elles ne sont pas suffisantes. Ce qu'on peut préserver dans un fichier audio ou une transcription, c'est une trace, pas une tradition vivante. La tradition vivante exige des communautés qui vivent les mêmes cycles, qui marquent les mêmes événements, qui partagent les mêmes références. Si les communautés houtsoules de montagne continuent d'exister, leurs traditions musicales continueront d'exister — transformées, hybridées, mais vivantes. Si elles disparaissent, les archives seront le seul héritage. C'est pourquoi la défense de ces communautés et la défense de leurs traditions musicales sont, en ce moment, la même chose. Pour aller plus loin sur la [tradition instrumentale folklorique slave](/blog/instruments-folkloriques-slaves/), notre dossier sur les instruments ukrainiens et russes complète cette perspective.
Un dernier mot sur l'avenir de ces traditions ?
Je suis prudente mais pas pessimiste. Ces traditions ont survécu à la collectivisation forcée, à la Holodomor, à la soviétisation culturelle, à des décennies de politique d'assimilation. La résistance culturelle est constitutive des Carpates. Ce que j'observe depuis 2022, c'est paradoxalement un regain d'intérêt des Ukrainiens pour leurs traditions musicales — une façon de réaffirmer une identité menacée. Le [chant choral ukrainien](/blog/chant-choral-russe-tradition/) et les traditions polyphoniques villageoises connaissent un renouveau documenté, notamment parmi les jeunes générations. Je ne sais pas quelle forme prendront ces traditions dans cinquante ans. Mais je sais qu'elles trouveront une forme.

Vrai / Faux — 5 idées reçues sur la musique houtsoule

  • FAUX — La trembita est fabriquée dans n'importe quel bois disponible. La tradition exige du bois d'épicéa ayant été frappé par la foudre — condition considérée comme essentielle à la qualité sonore et à la valeur rituelle de l'instrument.
  • VRAI — Les polyphonies houtsoules sont improvisées dans leur structure ornementale. Seul le contenu textuel et mélodique de base est fixe ; l'ornementation et les variations sont générées spontanément par les chanteurs.
  • FAUX — La bandura est l'instrument traditionnel des Houtsouls. La bandura est un instrument des plaines ukrainiennes. Dans les Carpates, ce sont la sopilka, le tsymbaly et la trembita qui constituent l'instrumentarium traditionnel.
  • VRAI — Les chants de mariage houtsouls durent plusieurs jours. Le cycle rituel du mariage houtsoul s'étend sur trois à cinq jours dans les formes les plus traditionnelles, avec des chants spécifiques pour chaque étape.
  • FAUX — La musique houtsoule est une survivance figée du passé. Elle est en constant renouvellement — des groupes comme DakhaBrakha ou Kurbasy l'intègrent dans des contextes contemporains tout en maintenant ses structures fondamentales.

Pour aller plus loin

Les traditions musicales des Houtsouls s’inscrivent dans une histoire plus large de la musique ukrainienne — celle d’une culture qui a maintenu son identité propre face aux pressions successives de l’Empire russe, de la soviétisation et, aujourd’hui, de la guerre. Leur préservation est un enjeu culturel et politique que les ethnomusicologues comme Iryna Bondar portent avec un sens de l’urgence que les circonstances justifient pleinement.