Il existe deux Rimski-Korsakov dans l’imaginaire musical. Le premier est l’auteur du Vol du bourdon, carte de visite virtuose entendue dans tous les conservatoires et tous les salons de thé. Le second est un homme grave, barbu, en uniforme d’officier puis en redingote de professeur, penché sur ses partitions comme un ingénieur sur un plan. Les deux disent quelque chose de vrai, mais ils masquent l’essentiel : un compositeur qui a littéralement inventé la manière dont la Russie musicale du XXe siècle allait sonner.

Nicolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov (1844-1908) est le membre le plus durable et le plus influent du Groupe des Cinq, ce cercle d’amateurs de génie qui voulait fonder une musique russe débarrassée des conventions germaniques. De tous, il est celui qui a franchi le pas vers l’institution, troquant l’esprit autodidacte contre une chaire au conservatoire, sans renier pour autant la matière folklorique et féerique qui l’avait formé. Cette double identité — conteur et pédagogue, marin et professeur — fait la couleur si particulière de son œuvre.

Officier de marine avant d’être musicien : des horizons lointains

Né en 1844 dans la petite ville de Tikhvine, à deux cents kilomètres de Saint-Pétersbourg, Rimski-Korsakov entre à douze ans au corps des cadets de la marine impériale. La tradition familiale le veut ainsi : son frère aîné, Voin, est déjà officier. La musique n’est alors qu’un loisir, appris sur le tard avec quelques professeurs particuliers. À Saint-Pétersbourg, entre deux classes de navigation, l’adolescent découvre l’opéra, se passionne pour Glinka et Schumann, commence à composer une symphonie.

Tout aurait pu en rester là si, à dix-huit ans, il n’avait pas rencontré Mili Balakirev. Ce dernier, figure charismatique et autoritaire, reconnaît chez le jeune cadet un don rare et lui impose des lectures, des exercices, une discipline. Quand Rimski-Korsakov embarque en 1862 sur le clipper Almaz pour une campagne de près de trois ans, il emporte sa partition de symphonie et des lettres de Balakirev. Le voyage le mènera en Angleterre, à Rio de Janeiro, sur les côtes américaines pendant la guerre de Sécession, en Norvège, au Cap-Vert. Il revient en 1865 avec des images qu’il n’oubliera jamais : la mer, les ports, les cultures étrangères entrevues depuis le pont d’un navire. Sa Première Symphonie, créée sous la direction de Balakirev en décembre 1865, est l’une des premières symphonies russes entièrement russes d’esprit.

Le membre autodidacte qui devient professeur du conservatoire

Le scandale, en 1871, fait rire toute la musique pétersbourgeoise. Rimski-Korsakov, qui n’a jamais étudié l’harmonie de manière systématique, qui compose à l’instinct au milieu des autres membres du Groupe des Cinq, accepte une chaire de composition et d’orchestration au tout jeune conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il a vingt-sept ans. Il doit enseigner des matières qu’il ne maîtrise pas techniquement. Sa solution est d’une honnêteté stupéfiante : il se met à étudier secrètement, le soir, les traités qu’il est censé enseigner le lendemain, prenant plusieurs leçons d’avance sur ses propres élèves.

Ce qui aurait pu être une imposture devient une renaissance. En quelques années, Rimski-Korsakov se transforme en technicien accompli, capable de tout analyser, de tout démontrer. Il compose son Quatuor à cordes, révise sa Symphonie, écrit des exercices de contrepoint par centaines. Les autres membres du Groupe des Cinq — Balakirev, Cui, Moussorgski dont il réécrit les opéras — voient cette conversion institutionnelle comme une trahison de l’idéal amateur. La brouille avec Moussorgski sera durable, même si Rimski-Korsakov continuera de l’aider jusqu’à sa mort en 1881. Entre le professeur et le conteur, l’équilibre est trouvé : au conservatoire l’orthodoxie, dans les opéras la liberté.

Voyage naval de Rimski-Korsakov, source d'inspiration pour Schéhérazade

Schéhérazade (1888) : le poème symphonique comme tableau

Composé à l’été 1888 dans une datcha près de la Luga, Schéhérazade est le résultat exact de cette double identité. L’argument est littéraire : les Mille et Une Nuits et le personnage de la sultane qui conjure sa mort en racontant des histoires. Mais la forme est rigoureuse : une suite symphonique en quatre mouvements, avec des thèmes clairement identifiés — le thème brutal du sultan Chahriar aux cuivres, le thème féminin et ondulant du violon solo qui représente Schéhérazade elle-même.

Ce que Rimski-Korsakov invente ici, ce n’est pas la forme, héritée de Liszt et de Berlioz, mais une manière d’utiliser l’orchestre comme une palette de peintre. Chaque épisode possède sa couleur propre : la mer et le navire de Sindbad au premier mouvement, le récit du prince Kalender au deuxième, le jeune prince et la jeune princesse au troisième, la fête à Bagdad et le naufrage au quatrième. Les cuivres rugissent, les vents solo chantent, les cordes divisées bruissent comme une houle. L’œuvre dure quarante-cinq minutes et tient sans faiblir : c’est la définition même d’un chef-d’œuvre orchestral.

La particularité de Schéhérazade est qu’elle ne raconte pas une histoire précise. Rimski-Korsakov lui-même a insisté : les titres des mouvements sont indicatifs, les thèmes ne sont pas des leitmotivs narratifs. On y entend une atmosphère plus qu’une intrigue, une suggestion plus qu’une description. C’est ce qui explique que l’œuvre ait traversé le XXe siècle sans rien perdre de son pouvoir évocateur, contrairement à beaucoup de poèmes symphoniques descriptifs de l’époque qui sont aujourd’hui datés.

Les opéras féeriques : Sadko, Snegourotchka, Le Coq d’or

C’est pourtant à l’opéra que Rimski-Korsakov a donné le meilleur de lui-même, même si ses ouvrages lyriques sortent moins souvent des théâtres russes. Quinze opéras, dont la plupart tirent leur matière du folklore, des légendes et des contes. Snegourotchka (1881), d’après Ostrovski, raconte la fille du Père-Gel qui fond en découvrant l’amour — prétexte à une musique solaire et panthéiste. Sadko (1898) met en scène le marchand-barde de Novgorod qui descend au royaume sous-marin. Le Conte du tsar Saltan (1900) contient Le Vol du bourdon, bien sûr, mais aussi des tableaux orchestraux d’une richesse folle.

Le Coq d’or (1909), son dernier opéra, créé après sa mort, est plus sombre. Inspiré de Pouchkine, c’est une satire politique transparente du tsarisme en plein effondrement : un vieux roi sénile, un coq magique qui prévient des dangers, une reine étrangère qui séduit et détruit. La censure bloquera la création pendant deux ans. Musicalement, Rimski-Korsakov y déploie un langage plus audacieux, plus dissonant, plus proche de ce que ses élèves développeront après lui. Chostakovitch, adolescent, découvrira cet opéra comme une révélation.

Dans toutes ces œuvres, le compositeur revient à une matière qui le hante : les rituels slaves païens, le folklore orthodoxe revisité, la magie des éléments. La nature n’est jamais décorative chez lui — elle est un personnage à part entière, comme dans La Grande Pâque russe (1888), ouverture liturgique qui fait sonner les cloches de Pâques à travers tout l’orchestre.

Salle de répétition du Conservatoire de Saint-Pétersbourg

L’orchestration, une science : les Principes d’orchestration (publication posthume)

Rimski-Korsakov est l’un des rares compositeurs à avoir écrit un traité technique qui soit devenu un classique pédagogique mondial. Commencé dans les années 1880, augmenté jusqu’à sa mort, laissé inachevé, le traité est publié en 1913 sous le titre Principes d’orchestration par son gendre Maximilien Steinberg. L’ouvrage est aujourd’hui encore utilisé dans tous les conservatoires.

Ce qui le distingue d’autres traités (Berlioz, Gevaert, Strauss) est son caractère concret. Rimski-Korsakov ne part pas de la théorie pour aller vers la pratique : il part de l’effet cherché et remonte vers les moyens d’y parvenir. Comment obtenir un son d’eau ? Comment faire briller sans écraser ? Comment soutenir un chant sans l’étouffer ? Chaque procédé est illustré par un exemple tiré de ses propres œuvres, de Glinka, de Wagner. La lecture est lumineuse, presque conversationnelle.

Cette science orchestrale n’est pas un formalisme. Elle traduit une conception très précise : la couleur instrumentale n’est pas un ornement, c’est la pensée même. Chez Rimski-Korsakov, un thème ne préexiste pas à son orchestration ; il naît déjà avec sa robe sonore. Cette idée, Ravel et Debussy la prendront très au sérieux. Stravinsky la poussera encore plus loin, au point d’en faire une esthétique.

La descendance : Stravinsky élève, Prokofiev diplômé, Moussorgski réécrit

La chaîne pédagogique de Rimski-Korsakov est l’une des plus denses de l’histoire de la musique. Trente-cinq ans d’enseignement au conservatoire de Saint-Pétersbourg. Une classe privée jusqu’à la fin de sa vie, réservée aux élèves les plus doués. La liste des noms donne le vertige : Glazounov, Liadov, Arenski, Grechaninov, Miaskovski, Steinberg, Respighi, Prokofiev, et son élève Stravinsky qui recevra de lui les outils dont L’Oiseau de feu portera encore la marque en 1910.

Il y a chez Rimski-Korsakov une générosité pédagogique rare. Il lit, annote, corrige les partitions qu’on lui apporte. Il révise les œuvres des compositeurs qu’il admire — Glinka, Dargomyjski, Moussorgski — parfois à leur corps défendant posthume. Ces réécritures de Moussorgski, longtemps décriées au XXe siècle comme une trahison du radicalisme de l’original, sont aujourd’hui réévaluées : sans elles, Boris Godounov n’aurait peut-être jamais conquis les scènes internationales. Qu’on préfère l’original de 1869 ou la version Rimski de 1908 est un débat d’amateurs éclairés, mais c’est bien grâce à ce passeur que Moussorgski est entré au répertoire.

Rimski-Korsakov meurt en juin 1908 dans sa datcha de Lioubensk, d’une crise cardiaque. Stravinsky, qui étudie avec lui depuis six ans, écrit dans son Chant funèbre op. 5, œuvre perdue pendant un siècle et retrouvée en 2015 à Saint-Pétersbourg, un adieu bouleversant à son maître. Cent ans plus tard, quand on entend Schéhérazade au concert, Le Vol du bourdon dans un rappel de pianiste, ou simplement les premières mesures de L’Oiseau de feu, on entend toujours l’empreinte de cet officier de marine devenu professeur, qui a appris à la Russie musicale comment peindre avec un orchestre.