Presque tout le monde a entendu la Danse du sabre : deux minutes et demie d’accumulation rythmique, de xylophone vertigineux et de cuivres triomphants, devenues depuis 1942 le plus court chemin vers la musique classique soviétique. Beaucoup moins de gens connaissent le nom de son auteur, Aram Khatchaturian, et c’est un tort que ce portrait entend réparer. Compositeur arménien né dans l’Empire russe, formé à Moscou, adulé puis dénoncé par le pouvoir soviétique avant d’être réhabilité, il a écrit trois ballets dont deux — Gayane et Spartacus — n’ont jamais quitté les scènes du monde.
Khatchaturian occupe une place à part dans l’histoire de la musique russe : héritier de Tchaïkovski et de Rimski-Korsakov pour la lumière orchestrale, il est aussi le chantre officiel d’un « Orient soviétique » fait de lezginka, de modes pentatoniques et de rythmes asymétriques. Son parcours, du Tiflis multinational aux plateaux du Bolchoï, en passant par les purges culturelles de 1948, raconte à lui seul un demi-siècle de musique soviétique.
Aram Khatchaturian en un coup d’œil
Avant d’entrer dans le récit, voici les repères essentiels de la vie et de l’œuvre, tels que les donnent les notices biographiques de référence.
| Repère | Ce qu’il faut retenir |
|---|---|
| Naissance | 6 juin 1903, Tiflis (aujourd’hui Tbilissi, Géorgie), famille arménienne |
| Formation | Institut musical Gnessine (1922-1929), Conservatoire de Moscou, classe de composition de Nikolaï Miaskovski (1934) |
| Premier succès | Concerto pour piano (1936), joué dans toute l’URSS et bientôt à l’étranger |
| Ballets | Bonheur (1939), Gayane (1942), Spartacus (1956) |
| Concertos | Piano (1936), violon (1940, créé par David Oïstrakh), violoncelle (1946) |
| Symphonies | 3 — la « Poème symphonique » de 1947 lui vaut la dénonciation de 1948 |
| Distinctions | Prix Staline (1941, 1943, 1950), Artiste du peuple de l’URSS (1954), prix Lénine (1959, pour Spartacus) |
| Mort | 1er mai 1978 à Moscou ; inhumé au Panthéon Komitas d’Erevan |
| Signature sonore | Couleur caucasienne, rythmes dansants, orchestration éclatante, mélodies amples |
Une précision orthographique utile : le nom circule sous les graphies « Khatchaturian » (français) et « Khachaturian » (anglais), tout comme son prénom peut s’écrire Aram ou Aram Ilitch. Nous retenons ici la forme la plus courante en français.
Le Tiflis multinational, un éveil populaire (1903-1921)
Aram Ilitch Khatchaturian naît le 6 juin 1903 à Tiflis, alors la grande ville administrative du Caucase, capitale de la Géorgie actuelle. Ses parents, d’origine arménienne, viennent du village d’Aza, près d’Ordoubad, dans le Nakhitchevan ; son père est relieur. Plus tard, le compositeur évoquera un quotidien baigné de musique : fêtes populaires, chanteurs ambulants achoughs, danses arméniennes, azéries et géorgiennes. Cette couleur cosmopolite de l’enfance restera le socle de toute son écriture.
Le jeune Khatchaturian ne rêve pas de musique : il envisage la médecine ou le génie. En 1921, à 18 ans, il rejoint à Moscou son frère aîné Suren, metteur en scène au Théâtre d’art académique de Moscou. L’année suivante, il s’inscrit à l’Institut musical Gnessine — comme violoncelliste, sans formation musicale préalable sérieuse. En 1925, Mikhaïl Gnessine lui ouvre sa classe de composition. Le tard venu apprend vite : ses premières pièces, comme la Toccata pour piano (1932), portent déjà sa marque.
Moscou : l’autodidacte devenue élève de Miaskovski (1922-1936)
En 1929, Khatchaturian entre au Conservatoire de Moscou dans la classe de composition de Nikolaï Miaskovsky, l’un des maîtres les plus respectés d’alors, et étudie l’orchestration avec Sergueï Vassilenko. Il en sort diplômé en 1934, après avoir écrit sa Première Symphonie comme travail de fin d’études — une œuvre remarquée par les meilleurs orchestres soviétiques et saluée par Chostakovitch lui-même.
L’entrée dans la vie professionnelle est immédiate. En 1936, le Concerto pour piano en ré bémol majeur le fait connaître au-delà des frontières soviétiques : cette partition virtuose et solaire, taillée pour le piano russe dans la lignée de Tchaïkovski et de Rachmaninov, devient sa carte de visite internationale. Les responsabilités institutionnelles suivent : membre dirigeant de l’Union des compositeurs à partir de 1937, il entre au parti communiste en 1943. C’est aussi à Moscou qu’il épouse en 1933 Nina Makarova, compositeuse et pianiste issue comme lui de la classe de Miaskovsky.
Le triptyque des concertos : piano, violon, violoncelle (1936-1946)
Entre 1936 et 1946, Khatchaturian compose trois concertos souvent présentés comme un grand cycle instrumental :
- Concerto pour piano (1936) : l’étincelle initiale, extrovertie et rythmée, qui impose son nom en URSS comme à l’étranger ;
- Concerto pour violon en ré mineur (1940) : créé par David Oïstrakh, il devient un répertoire de concours ; il vaut à son auteur le prix Staline de deuxième classe ;
- Concerto pour violoncelle en mi mineur (1946) : créé par Stanislav Knouchevitski, plus sombre et chantant, il complète le triptyque.
Ces trois œuvres prolongent la tradition du concerto virtuose russe. Nous les replaçons dans leur contexte dans notre guide des concertos pour violon de Tchaïkovski, Glazounov, Prokofiev, Chostakovitch et Khatchaturian, où le Concerto de 1940 occupe la place de l’« Orient soviétique » coloré et dansant. Autour d’eux s’organisent les trois symphonies — la Première (1934-1935), la Seconde « aux cloches » (1943, écrite pour le 25e anniversaire de la Révolution d’Octobre) et la Troisième, Poème symphonique (1947), pour laquelle Khatchaturian écrit un dispositif avec quinze trompettes et orgue, sans doute l’une des pages les plus massives de la musique soviétique.
Gayane et la Danse du sabre : onze heures pour une légende (1942)
En 1939, sur une suggestion d’Anastase Mikoïan, Khatchaturian compose son premier ballet, Bonheur, après un voyage de collecte de folklore en Arménie. Trois ans plus tard, en pleine guerre, il le remanie en un ballet plus ambitieux : Gayane. Créé le 9 décembre 1942 au théâtre d’opéra et de ballet de Perm — où le théâtre Kirov de Léningrad, assiégée, s’est réfugié — sur un livret de Constantin Derjavine, il raconte, sur un kolkhoze d’Arménie soviétique, l’histoire de Gayane, son mari traître et son salut par un commandant de patrouille frontalière. Le succès est immense : Khatchaturian reçoit le prix Staline de première classe et reverse l’argent du prix à l’État pour financer un char pour l’Armée rouge.
C’est pour ce ballet que naît la Danse du sabre. À la demande du théâtre Kirov, qui veut une danse supplémentaire pour le quatrième acte, le compositeur écrit en onze heures — il le raconte lui-même — une pièce guerrière d’abord intitulée « Danse des Kurdes », qui fusionne au mariage final entre lezginka, chalakho, ouzoundara et gopak. Les danseuses, conduites par Nina Anisimova, le persuadent d’y ajouter un crescendo final plutôt qu’un diminuendo. Deux minutes et demie plus tard, l’histoire est écrite : dès 1948, la pièce devient un phénomène aux États-Unis, entre la version pour piano d’Oscar Levant chez Columbia, le fox-trot de Woody Herman et la transcription diabolique de Jascha Heifetz pour violon. Elle suivra ensuite le cinéma de Billy Wilder (Un, deux, trois, 1961) à Woody Allen (Scoop, 2006), et jusque dans les programmes de patinage artistique. Khatchaturian affichera toujours une certaine ambivalence devant un succès qui écrase le reste de son catalogue.
1948 : dénoncé comme « formaliste », réhabilité dans l’année
Le 10-13 janvier 1948 se tient au Kremlin la conférence qui marque l’apogée de la campagne contre le « formalisme ». Devant une centaine de musiciens convoqués, Andréï Jdanov désigne les chefs de file d’une prétendue déviation : Chostakovitch, Prokofiev, Miaskovski, Kabalevski, Chebaline — et Khatchaturian. Ironie cruelle : ce n’est pas sa couleur populaire qui lui est reprochée, mais la Troisième Symphonie de 1947, écrite pourtant pour le 30e anniversaire de la Révolution d’Octobre et que Tikhon Khrennikov, nouveau patron de l’Union des compositeurs, accuse devant une salle à moitié vide.
Khatchaturian fait une autocritique publique et « humble » en mars 1948 ; son style, note la musicologie, n’en change pas d’un souffle. Il est envoyé en Arménie, en quelque sorte puni, mais dès la fin de 1948 — Jdanov est mort en août — sa musique reçoit à nouveau les honneurs, notamment grâce à la partition du film Vladimir Ilitch Lénine. Il reprend place dans les institutions : Artiste du peuple de l’URSS en 1954, secrétaire de l’Union des compositeurs de l’URSS de 1957 à sa mort. Cette oscillation entre honneurs et soupçons est le lot de toute une génération, que nous racontons dans notre pilier consacré à la musique soviétique.
Spartacus : le dernier grand ballet soviétique (1956)
Entrepris dès 1950 et achevé en 1954, Spartacus transpose à la scène la révolte des esclaves menée par le roi thrace contre Rome. Créé le 27 décembre 1956 au théâtre Kirov de Léningrad dans une chorégraphie de Leonid Iakobson — qui abandonne le pointes classique —, le ballet n’emporte pas tout de suite l’adhésion. Il entre au Bolchoï en 1958 dans une mise en scène d’Igor Moïsseïev, puis connaît en 1968 sa version de référence, signée Iouri Grigorovitch, qui en fera l’un des fleurons du répertoire bolchoïste. Le prix Lénine de 1959 couronne l’œuvre.
Son épisode le plus célèbre, l’Adagio de Spartacus et Phrygia, a connu une seconde vie hors du théâtre : thème d’amour du film Mayerling (1968), générique de la série britannique The Onedin Line (1971-1980), puis bandes-annonces et films comme The Hudsucker Proxy des frères Coen (1994) et L’Âge de glace 2 (2006). Le patinage artistique l’adopte à son tour — Michelle Kwan y gagne les championnats des États-Unis en 2005 — et la gymnastique rythmique aussi. Pour découvrir où entendre aujourd’hui ce répertoire dans les salles françaises, le panorama de la musique classique russe de 1900 à 1950 de festival-russe.com offre un prolongement utile.
Scène, cinéma et Masquarade : l’art de la couleur
Khatchaturian n’est pas seulement un compositeur de ballet. Son sens du théâtre nourrit une production étonnamment large : musique de scène pour Macbeth (1934, remaniée en 1955), Le Roi Lear (1958) et surtout Masquarade de Lermontov (1941), dont la suite symphonique de 1944 et sa valse mélancolique comptent parmi ses pages les plus jouées. Il écrit environ 25 musiques de film, dont Pepo (1935), le premier film parlant arménien, et La Bataille de Stalingrad (1949), récompensée par un prix Staline en 1950 ; en 1944, il compose aussi l’hymne de la république socialiste soviétique d’Arménie.
Ce versant cinématographique le place dans le sillage des compositeurs de son époque, thématique que nous explorons dans notre article sur Chostakovitch et Prokofiev au cinéma soviétique. À partir de 1950, il conjugue composition et baguette : professeur au Gnessine et au Conservatoire de Moscou, il dirige ses propres œuvres dans une trentaine de pays, des États-Unis (1960, 1968) à l’Amérique latine, et consacre ses dernières années à trois rhapsodies-concert (violon 1961-1962, violoncelle 1963, piano 1965) puis à des sonates pour instruments seuls.
L’héritage : adulation, débat, redécouverte
Khatchaturian meurt à Moscou le 1er mai 1978, à 74 ans, et repose depuis au Panthéon Komitas d’Erevan, auprès des grandes figures arméniennes. En 1957, il écrivait : « Enterrez-moi à Erevan, mais amenez l’orchestre de Moscou. » La formule résume le personnage : arménien jusqu’à la tombe, moscovite jusqu’à l’orchestre.
Sa postérité reste paradoxale. En Arménie, il est un trésor national, « le Tchaïkovski arménien », et la source par laquelle le monde a entendu la musique arménienne. En Occident, une partie de la critique l’a classé parmi les compositeurs de musique populaire bien fabriquée — Harold Schonberg parlait d’« écriture de formulaire » — tandis que d’autres, comme la cheffe Marin Alsop en 2003, le jugent sous-interprété et sous-estimé. Quelques repères pour poursuivre :
- ses ballets restent dans le répertoire du Bolchoï, du Mariinsky et des grandes compagnies internationales ;
- la Danse du sabre et l’Adagio de Spartacus continuent de circuler dans le sport, la publicité et le cinéma ;
- son influence dépasse l’Arménie : Kara Karaïev en Azerbaïdjan, Mikael Tariverdiiev et Arno Babajanian à Moscou, puis des compositeurs formés en Chine et au Japon ont travaillé dans son sillage socialist-réaliste ;
- ses concertos, longtemps éclipsés par leurs voisins russe et soviétique, bénéficient d’une redécouverte discographique.
Ce qui ne se discute pas, c’est une identité sonore : dès les premières mesures, un accord, un rythme asymétrique ou un solo de bois fait reconnaître Khatchaturian entre mille. Dans la longue histoire des compositeurs qui ont fait danser la Russie et le Caucase, de Glinka aux Ballets russes, il demeure le dernier grand nom à avoir écrit pour la scène avec un tel instinct populaire — et le seul dont deux minutes et demie suffisent à reconstituer un monde entier.
