Trois hommes, trois vies, une même Russie impériale finissante. Alexandre Borodine, chimiste organique de renom, compose Le Prince Igor par fragments arrachés à ses travaux de laboratoire. Alexandre Glazounov, prodige repéré à quinze ans par Balakirev, devient le gardien académique d’un romantisme qu’il perfectionne sans jamais chercher à le renverser. Alexandre Scriabine, pianiste virtuose puis mystique habité par des visions synesthésiques, pousse le romantisme russe jusqu’à sa dissolution dans l’extase sonore. Ces trois trajectoires, séparées par une génération et par des tempéraments opposés, dessinent ensemble le passage du romantisme slave du XIXe siècle vers les avant-gardes du XXe — un passage qu’aucun des trois n’a emprunté de la même manière.
Trois trajectoires pour une même question
La question qui hante cette génération de compositeurs russes nés entre 1833 (Borodine) et 1872 (Scriabine) tient en une phrase : comment prolonger l’héritage du romantisme russe sans se contenter de le répéter ? Le Groupe des Cinq avait inventé une langue musicale nationale contre le modèle allemand. Leurs héritiers directs ou indirects — Glazounov, Scriabine, et Borodine dans sa dernière période — héritent d’une langue déjà constituée, qu’il leur faut soit consolider, soit dépasser.
Glazounov choisit la première option avec une constance remarquable : synthétiser, perfectionner, transmettre. Scriabine choisit la seconde avec une radicalité croissante, jusqu’à quitter la tonalité classique pour un langage harmonique personnel fondé sur des accords construits par quartes superposées. Borodine, disparu en 1887 avant que ce dilemme ne se pose pleinement à la génération suivante, occupe une position de transition : membre du Groupe des Cinq par la chronologie, mais dont l’œuvre inachevée sera complétée par Glazounov lui-même, geste symbolique de continuité entre les deux générations.
Glazounov : l’académisme comme choix esthétique
Alexandre Glazounov naît en 1865 à Saint-Pétersbourg et connaît une ascension fulgurante : repéré par Balakirev à quinze ans, formé intensivement par Rimski-Korsakov, il crée sa Première Symphonie à seize ans devant une salle stupéfaite. Cette précocité ne débouche pourtant pas sur une carrière de rupture. Glazounov choisit, dès ses vingt ans, la voie de la synthèse : absorber l’héritage du Groupe des Cinq, le langage orchestral de Rimski-Korsakov, et l’architecture symphonique héritée de Tchaïkovski, pour produire huit symphonies d’une facture irréprochable mais rarement révolutionnaire.
Nommé directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg en 1905, Glazounov incarne littéralement l’institutionnalisation du romantisme russe. Il y dirige avec rigueur pendant seize ans, traversant la Révolution de 1917 en maintenant l’établissement en fonctionnement malgré la pénurie et le chaos politique. Son geste le plus célèbre reste sans doute d’avoir reconnu et protégé le jeune Dmitri Chostakovitch, alors adolescent famélique présenté au Conservatoire en 1919, en lui assurant une ration alimentaire supplémentaire pour qu’il puisse composer. Ce geste de transmission, entre l’académisme finissant et la modernité soviétique naissante, résume la position historique de Glazounov : un passeur plus qu’un innovateur, mais un passeur indispensable.
Son Concerto pour violon en la mineur (1905), créé par le grand pédagogue Leopold Auer, reste aujourd’hui l’œuvre la plus jouée de son catalogue — un seul mouvement continu de vingt-cinq minutes qui réunit lyrisme mélancolique et virtuosité orchestrale sans jamais chercher l’effet de rupture. C’est un romantisme accompli, non un romantisme dépassé.
Borodine : le compositeur du dimanche
Alexandre Borodine mène une double vie qui devient légendaire dans l’histoire de la musique : chimiste organique reconnu, professeur à l’Académie de médecine militaire de Saint-Pétersbourg, auteur de travaux sur les aldéhydes qui lui valent une réputation scientifique internationale — et compositeur à ses heures perdues, littéralement le dimanche et pendant les vacances, entre deux expériences de laboratoire. Cette double appartenance explique la lenteur légendaire avec laquelle il mène ses projets d’envergure : Le Prince Igor, entamé en 1869, reste inachevé à sa mort brutale en 1887, victime d’une crise cardiaque lors d’un bal costumé au Conservatoire.
L’opéra sera complété et orchestré à titre posthume par Rimski-Korsakov et son jeune élève Glazounov, qui reconstitue notamment l’ouverture d’après ses souvenirs des improvisations de Borodine au piano — un exercice de mémoire musicale qui illustre à quel point l’œuvre de Borodine circulait déjà, de son vivant, dans l’oreille de ses pairs avant même d’être fixée sur partition. Les Danses polovtsiennes, extraites de cet opéra inachevé, connaîtront un succès international considérable après leur présentation par les Ballets russes de Diaghilev à Paris en 1909, où leur énergie rythmique et leurs couleurs orchestrales éblouiront un public occidental déjà acquis à l’exotisme slave.
Au-delà de l’opéra, Borodine laisse deux symphonies achevées et des quatuors à cordes d’une facture raffinée. Le Quatuor à cordes n°2, et son Notturno en particulier, témoigne d’un sens mélodique d’une aisance rare — au point que ce thème sera repris quatre-vingts ans plus tard dans la comédie musicale américaine Kismet (1953), preuve d’une portée populaire que peu de ses contemporains russes ont connue.

Scriabine : du romantisme tardif au mysticisme sonore
Alexandre Scriabine naît en 1872, sept ans après Glazounov, dans une Russie où le romantisme slave a déjà produit ses classiques. Pianiste virtuose formé au Conservatoire de Moscou, il débute sa carrière de compositeur dans un langage explicitement chopinien — préludes, études, sonates pour piano d’une grande sensibilité harmonique, encore proches du romantisme européen tardif. Rien, dans cette première décennie créative, ne laisse présager la radicalité qui viendra.
Le tournant s’opère progressivement à partir de 1903, lorsque Scriabine s’installe en Suisse puis en Italie, se rapproche de la théosophie et développe une conception de la musique comme instrument de transformation spirituelle et cosmique. Son Poème de l’extase (1908) marque cette bascule : une œuvre orchestrale d’un seul tenant, construite sur une tension harmonique presque continuelle, où la tonalité classique se dissout progressivement au profit d’un langage personnel fondé sur des accords construits par superposition de quartes — l’« accord mystique » qui deviendra sa signature harmonique. Sa Sonate pour piano n°5 (1907), composée en quelques jours dans un état d’exaltation créatrice qu’il décrira lui-même comme quasi mystique, pousse cette logique harmonique jusqu’à ses limites pianistiques.
Scriabine meurt prématurément en 1915, d’une septicémie consécutive à un simple bouton infecté sur la lèvre, alors qu’il travaillait à un projet démesuré : le Mysterium, une œuvre totale censée réunir musique, lumière, parfum et danse dans un temple construit en Inde, destinée selon ses propres mots à provoquer l’apocalypse et la transfiguration de l’humanité. Le projet, resté à l’état d’esquisses, illustre l’ambition démesurée d’un compositeur qui avait quitté depuis longtemps le romantisme pour un territoire proprement mystique.
La synesthésie et la théorie des couleurs musicales
L’aspect le plus fascinant, et le plus débattu, de l’œuvre tardive de Scriabine reste sa théorie des correspondances entre tonalités et couleurs. Le compositeur associait à chaque tonalité une couleur précise — do majeur en rouge, ré majeur en jaune vif, fa dièse majeur en bleu profond, la bémol majeur en violet — selon un système qu’il théorise et met en pratique dans Prométhée, le Poème du feu (1910). Cette œuvre orchestrale prévoit une partie pour « clavier à lumières » (tastiera per luce), un instrument conçu spécialement pour projeter des couleurs sur un écran en synchronisation avec l’harmonie musicale, anticipant de plusieurs décennies les expérimentations de musique visuelle du XXe siècle.
Les musicologues et neuroscientifiques contemporains débattent encore de la nature exacte de cette perception : synesthésie neurologique authentique, comparable à celle documentée chez certains individus qui perçoivent involontairement des couleurs en entendant des sons, ou construction symboliste consciente, nourrie par les théories théosophiques en vogue dans les cercles intellectuels russes du début du XXe siècle. Quelle qu’en soit l’origine exacte, cette théorie des couleurs illustre la trajectoire propre de Scriabine : quand Glazounov perfectionne un langage hérité, Scriabine cherche à faire éclater les frontières mêmes entre les arts, anticipant certaines démarches de la musique spectrale et de l’art multimédia du XXe siècle.

Le Conservatoire de Saint-Pétersbourg comme creuset commun
Le Conservatoire de Saint-Pétersbourg, fondé par Anton Rubinstein en 1862 et longtemps combattu par le Groupe des Cinq, devient paradoxalement le lieu où se noue une part importante des trajectoires de cette seconde génération. Glazounov y étudie sous la tutelle informelle de Rimski-Korsakov avant d’en devenir directeur en 1905. Borodine, bien que formé en chimie et non en musique, y côtoie ses pairs du Groupe des Cinq dans les mêmes cercles intellectuels pétersbourgeois. Scriabine, lui, étudie au Conservatoire de Moscou — institution rivale et complémentaire, davantage tournée vers la tradition pianistique héritée de Nikolaï Rubinstein, frère d’Anton, que vers le nationalisme du Groupe des Cinq.
Cette bicéphalie institutionnelle — Saint-Pétersbourg d’un côté, Moscou de l’autre — structure durablement le paysage musical russe de la fin du XIXe siècle. Elle explique en partie pourquoi Scriabine, formé à Moscou dans une tradition plus internationale et pianistique, développe un langage moins directement héritier du nationalisme des Cinq que Glazounov, resté toute sa vie dans l’orbite pétersbourgeoise de Rimski-Korsakov.
Réception croisée : qui a éclipsé qui ?
L’histoire de la réception de ces trois compositeurs illustre un paradoxe frappant : celui qui a le plus radicalement rompu avec la tradition — Scriabine — est aujourd’hui davantage cité et étudié que celui qui l’a le plus fidèlement prolongée — Glazounov. Cette asymétrie tient largement à la manière dont le XXe siècle a construit son propre récit musical : une histoire de ruptures et d’avant-gardes, où les figures de transition et de synthèse peinent à trouver leur place face aux innovateurs déclarés.
Borodine, quant à lui, bénéficie d’une position particulière : son œuvre limitée en quantité mais marquante en qualité — Le Prince Igor, les deux symphonies, les quatuors — a traversé le siècle porté par quelques pièces emblématiques (les Danses polovtsiennes en tête) qui ont acquis une popularité dépassant largement le cercle des mélomanes spécialisés, jusqu’à infuser la culture populaire occidentale via Kismet. Sa position de chimiste-compositeur amateur, loin de nuire à sa postérité, a paradoxalement nourri sa légende.
L’héritage sur le XXe siècle musical
L’influence de ces trois compositeurs sur la musique du XXe siècle emprunte des voies très différentes. Glazounov transmet directement, par son enseignement au Conservatoire, une génération de compositeurs soviétiques dont Chostakovitch est le plus illustre représentant — une transmission pédagogique plus qu’esthétique, puisque le langage harmonique du jeune Chostakovitch s’éloignera rapidement du romantisme de son protecteur.
Scriabine, à l’inverse, exerce une influence directement esthétique et harmonique sur des compositeurs aussi divers que Roslavets, Loureié, et plus largement sur les explorations harmoniques russes de l’entre-deux-guerres, avant que le réalisme socialiste ne vienne interrompre brutalement ces recherches. Son système de correspondances entre son et couleur, longtemps considéré comme une curiosité mystique, retrouvera un écho au XXe siècle finissant dans les recherches sur la musique spectrale et certaines expérimentations de la musique électronique liant son et image.
Borodine, enfin, influence moins par son système harmonique que par son sens mélodique et son exotisme orchestral, hérité et amplifié par Rimski-Korsakov puis transmis à Stravinsky — dont Le Sacre du printemps doit indirectement quelque chose à cette tradition orchestrale du Groupe des Cinq que Borodine avait contribué à fixer.
Redécouvrir ces trois compositeurs en 2026
Redécouvrir Glazounov, Scriabine et Borodine ensemble, c’est comprendre que le romantisme russe n’a pas eu une seule postérité mais plusieurs, parfois contradictoires. L’académisme assumé de Glazounov, le mysticisme radical de Scriabine et le double génie scientifique et musical de Borodine dessinent trois réponses à une même interrogation esthétique — et trois portes d’entrée complémentaires dans la richesse de la musique russe. Pour approfondir le vocabulaire technique associé à ces œuvres, en particulier lyriques, le lexique de l’opéra russe en 35 termes publié par festival-russe.com constitue une ressource utile pour aborder Le Prince Igor de Borodine dans ses subtilités dramaturgiques et musicales.
La chronologie complète de ces trois trajectoires, replacée dans l’ensemble du romantisme russe du XIXe siècle, est disponible sur notre timeline chronologique des périodes musicales, qui permet de visualiser leur position respective entre le nationalisme du Groupe des Cinq et les avant-gardes soviétiques du XXe siècle. Pour un panorama complet des grandes figures de cette période, notre guide des compositeurs russes célèbres du XIXe et XXe siècle situe ces trois parcours dans le contexte plus large de l’histoire musicale russe.