Mily Balakirev occupe dans l’histoire de la musique russe une place aussi centrale que paradoxale. Sans lui, ni Moussorgski, ni Borodine, ni Rimski-Korsakov n’auraient suivi la voie qui fit d’eux les architectes du répertoire national. Avec lui, chacun d’eux finit par rompre. Autodidacte de génie, pianiste virtuose, pédagogue redouté, chef d’orchestre sourcilleux, il est l’un de ces personnages qui font plus pour les autres que pour leur propre œuvre.

Sa bibliographie personnelle est courte : une quarantaine de partitions publiées, dont deux symphonies, quelques poèmes symphoniques, une fantaisie pianistique passée à la postérité, des mélodies et des transcriptions. Peu, au regard de soixante-treize ans de vie et d’une longévité créatrice théorique supérieure à celle d’un Tchaïkovski. Mais ce peu contient Islamey, Russie, Tamara, et une Symphonie en ut majeur achevée à soixante ans après un silence de trente. Cette fiche retrace le parcours d’un homme qui a inventé une école, s’est effondré, puis est revenu, marqué.

Le musicien rencontre Glinka en 1855 : une vocation scellée

Mily Alexeïevitch Balakirev naît le 2 janvier 1837 (calendrier grégorien) à Nijni-Novgorod, dans une famille de petite noblesse modeste. Sa mère, pianiste amateur, lui donne les premiers rudiments ; après sa mort en 1847, le jeune Mily est placé chez le commerçant et mélomane Alexandre Oulibichev, biographe de Mozart, qui possède une bibliothèque musicale exceptionnelle pour une ville de province. C’est là que l’adolescent découvre les partitions de Beethoven, Chopin, Schumann, et qu’il se forge, sans maître attitré, une culture musicale aussi vaste qu’anarchique.

En 1853, il entre à l’Université de Kazan pour étudier les mathématiques — un choix par défaut, la famille n’ayant pas les moyens d’un conservatoire. Mais il donne déjà des concerts, compose, et corrige ses partitions seul. Deux ans plus tard, Oulibichev l’emmène à Saint-Pétersbourg et le présente à Mikhaïl Glinka. La rencontre avec Glinka est le choc fondateur : le vieux maître, alors au seuil de sa mort, reconnaît dans l’adolescent de dix-huit ans l’héritier dont il rêve. Il lui confie que la musique russe doit se construire sur le chant populaire, les modes orientaux et l’indépendance vis-à-vis de l’académisme allemand. Balakirev adopte le programme littéralement — et pour la vie.

Fondateur du Groupe des Cinq : pédagogue tyrannique

Entre 1856 et 1862, Balakirev construit autour de lui un cercle qui deviendra légendaire. César Cui, un officier du génie militaire, le rejoint en 1856. Modeste Moussorgski, lui aussi officier, arrive en 1857 et prend immédiatement ses premières leçons sérieuses. Nikolaï Rimski-Korsakov, aspirant de marine de dix-sept ans, arrive en 1861 ; Alexandre Borodine, chimiste professionnel qui compose à ses heures perdues, complète le groupe en 1862. C’est le critique Vladimir Stassov qui, dans un article de 1867, baptisera ces cinq musiciens la Moguchaya kuchka — le « Puissant petit groupe » — que le public français connaîtra sous le nom de Groupe des Cinq.

Balakirev n’a aucun diplôme, aucune formation académique — mais il enseigne. Sa méthode est brutale : il fait jouer au piano les partitions des maîtres, analyse à la volée, impose des corrections, réécrit des passages entiers. Il persuade Rimski-Korsakov, embarqué sur une frégate pour un tour du monde de trois ans, de travailler sa première symphonie pendant les escales. Il corrige par correspondance les esquisses de Borodine. Il assemble lui-même, plus tard, les fragments laissés par Moussorgski à sa mort.

Montagnes du Caucase, inspiration de la fantaisie Islamey

Mais cette tutelle est étouffante. Quand Rimski, de retour de navigation, est nommé professeur au Conservatoire en 1871, Balakirev le tient pour un traître. Moussorgski, écrasé par la personnalité de son maître, finira par s’en éloigner dans l’alcool. Borodine garde une distance courtoise. Seul Cui reste fidèle, peut-être parce qu’il compose peu. Être fondateur du Groupe des Cinq et en devenir l’ennemi des anciens disciples : tel est le paradoxe Balakirev.

Islamey : le sommet de la virtuosité pianistique romantique

À l’été 1868, Balakirev voyage dans le Caucase. Il y collecte des thèmes populaires circassiens et tcherkesses, note des chants kabardes, s’imprègne des rythmes et des ornements de la musique orientale. De ce matériau naîtra, en 1869, Islamey — fantaisie orientale pour piano, œuvre la plus jouée de son catalogue et l’un des monuments de la littérature pianistique.

Islamey fonctionne sur deux thèmes contrastés : le premier, circassien, rapide et martelé en doubles octaves ; le second, lent et cantabile, inspiré d’une mélodie tatare. La pièce est construite sur un principe de variations en spirale, avec une coda d’une violence inouïe. Techniquement, elle exige tout : octaves en tierces à grande vitesse, sauts de registres supérieurs à deux octaves, trémolos soutenus, traits chromatiques en double notes, trilles en tierces. Liszt, à qui Balakirev dédie la partition, la créera lui-même en concert. Ravel avouera avoir composé Gaspard de la nuit avec le projet d’écrire plus difficile qu’Islamey.

Au-delà de la prouesse, Islamey est une carte du nationalisme musical russe. En convoquant le Caucase dans un salon de concert, Balakirev affirme que l’identité musicale russe inclut l’Orient, que la steppe et la montagne appartiennent à l’école nationale au même titre que le chant paysan de la Russie centrale. Cette vision orientaliste, qu’il a héritée de Glinka (dont Rousslan et Ludmila ouvrait la voie), deviendra la marque de fabrique du Groupe — et, par extension, de Rimski dans Shéhérazade.

La dépression nerveuse de 1872 et la retraite mystique

À partir de 1869, les choses se gâtent. Balakirev dirige depuis 1867 les concerts de la Société musicale russe, poste prestigieux concédé avec réticence par la grande-duchesse Elena Pavlovna. En 1869, il est brutalement remercié : le conflit avec Anton Rubinstein et le milieu impérial, son intransigeance répertoriale (il refuse de jouer du Brahms, du Mendelssohn jeune), sa rudesse avec les musiciens de l’orchestre ont eu raison du soutien impérial. L’École gratuite de musique, qu’il dirige depuis 1862, voit ses concerts désertés. En 1871, son père meurt en lui laissant la charge de ses deux sœurs cadettes. La précarité matérielle devient totale.

En 1872, Balakirev s’effondre. Il abandonne la musique, coupe les ponts avec ses disciples, et prend un emploi d’employé au dépôt du chemin de fer Varsovie-Saint-Pétersbourg. Il y restera quatre ans, dans un anonymat complet. Parallèlement, il plonge dans une pratique orthodoxe intense, jeûne sévèrement, multiplie les pèlerinages, lit les Pères du désert. L’ami Vladimir Stassov, qui tente de le revoir, trouve un homme brisé, détourné de toute création.

Cette crise n’est pas seulement psychologique. Elle est aussi idéologique : Balakirev a cru fonder une école qui tiendrait ensemble autour de lui, et voit, au sommet de ses trente-cinq ans, chacun de ses disciples s’émanciper et réussir sans lui. Moussorgski compose Boris Godounov sans consulter le maître. Rimski enseigne au Conservatoire honni. L’autodidacte-chef est dépassé par ses élèves, qui ont acquis une compétence technique qu’il ne possède pas.

Monastère orthodoxe, période de retraite mystique de Balakirev

Le retour tardif à la composition : Symphonie n°1 achevée en 1897

En 1876, Balakirev reprend timidement la composition. Il achève Tamara, poème symphonique commencé en 1867 sur un texte de Lermontov, et le crée en 1882 — chef-d’œuvre que Diaghilev fera danser aux Ballets russes en 1912. Il reprend la direction de l’École gratuite de musique en 1881, puis de la Chapelle impériale en 1883. La vie matérielle se stabilise.

Mais l’homme qui revient n’est plus tout à fait le même. La fièvre militante du jeune chef de groupe a cédé la place à un travailleur méthodique, lent, méticuleux. La Symphonie n°1 en ut majeur, commencée en 1864, dormante pendant trente ans, est enfin achevée et créée en 1898. L’œuvre est magistrale : scherzo en 5/4 d’une grande originalité rythmique, finale qui reprend une mélodie populaire, orchestration ample. Mais elle sonne déjà comme un testament plus que comme un manifeste. Entre-temps, Tchaïkovski a écrit ses six symphonies, Rimski ses trois, et le modernisme du Groupe est devenu une esthétique historique.

Balakirev passe ses dernières années à éditer ses propres partitions, à réviser ses vieilles œuvres, à publier les manuscrits de Glinka. Il compose une Seconde symphonie (1908), des mélodies, des pièces pour piano. Il meurt le 29 mai 1910, à Saint-Pétersbourg, à l’âge de 73 ans.

Balakirev contre Anton Rubinstein : deux visions de la musique russe

Pour comprendre Balakirev, il faut le situer face à son adversaire : Anton Rubinstein. Les deux hommes se détestent cordialement pendant trente ans. Rubinstein, pianiste virtuose formé à Berlin, fonde en 1862 le Conservatoire de Saint-Pétersbourg, première institution musicale officielle de Russie. Il y importe le modèle allemand : diplômes, solfège, harmonie, contrepoint, fugue. Il veut que la Russie rejoigne le grand courant européen, sur un pied d’égalité technique.

Balakirev fonde la même année l’École gratuite de musique, structure populaire sans diplômes, axée sur la pratique chorale et l’oralité. Son programme est l’inverse : la musique russe doit rester autonome, nourrie du chant paysan, des modes orthodoxes, des harmonies orientales. L’académisme est un danger. L’Allemand est un pollueur.

Ce conflit n’est pas seulement technique. Il est politique et culturel. Rubinstein représente l’ouverture occidentale, le cosmopolitisme libéral de l’aristocratie pétersbourgeoise. Balakirev représente le nationalisme culturel, la foi dans un génie spécifiquement russe. Tchaïkovski, formé au Conservatoire de Rubinstein mais proche du Groupe dans ses années 1860, incarnera une synthèse : technique allemande, âme russe. Rimski, passant du camp Balakirev au camp Rubinstein en devenant professeur en 1871, consommera la réconciliation. À la fin du siècle, la bataille est tranchée : la musique russe sera technique ET nationale. Balakirev aura gagné son combat esthétique, mais en perdant son rôle politique. Son disciple Rimski-Korsakov, devenu le grand pédagogue de la génération suivante, formera à son tour Stravinsky, Prokofiev, Glière — mais depuis le Conservatoire, non plus depuis le cercle privé.

Balakirev meurt en 1910, à la veille d’une révolution musicale — Stravinsky a le Sacre dans ses cartons, Scriabine écrit Prométhée — qu’il n’aurait probablement pas comprise. Il reste pourtant, comme le dit Stassov, l’homme sans qui rien n’aurait eu lieu : le catalyseur silencieux d’une école qui ne porte plus son nom mais qui lui doit tout.