Si le nom de Mieczysław Weinberg ne vous dit rien, vous n’êtes pas seul, et c’est précisément ce qui rend son histoire si frappante. Compositeur polonais devenu soviétique, né à Varsovie en 1919 et mort à Moscou en 1996, il fut l’ami le plus proche de Dmitri Chostakovitch. Il a écrit vingt-deux symphonies, dix-sept quatuors à cordes, sept opéras, une foule de musiques de film, et son chef-d’œuvre, l’opéra La Passagère, n’a été monté sur scène que quatorze ans après sa mort. Ce portrait retrace sa vie, de la fuite de 1939 à la redécouverte des années 2010, et propose quelques repères pour l’écouter.

Weinberg occupe une place singulière dans l’histoire de la musique soviétique : pas un dissident déclaré, pas un compositeur officiel non plus, mais un survivant qui a laissé la guerre, la peur et la tendresse affleurer dans une écriture à la fois russe, juive et polonaise. Pour situer son compagnon de route, on peut lire en parallèle notre dossier sur Chostakovitch, ses symphonies et ses quatuors.

Weinberg en un coup d’œil

Avant le récit, quelques repères tirés des notices biographiques de référence (Wikipédia anglophone, Philharmonie de Berlin, ECM).

RepèreCe qu’il faut retenir
Naissance8 décembre 1919, Varsovie, dans une famille du théâtre yiddish
NomMojsze Wajnberg à l’état civil ; « Mieczysław » choisi pour sa carrière ; Moïseï Samouïlovitch Vainberg en URSS
FormationConservatoire de Varsovie (piano), puis Minsk, classe de composition de Vassili Zolotarev
Arrivée à MoscouOctobre 1943, sur invitation du Comité des arts, après l’avis favorable de Chostakovitch
ArrestationDébut février 1953, libéré le 25 avril 1953
Œuvre22 symphonies et 4 symphonies de chambre, 17 quatuors à cordes, 7 opéras
Œuvre emblématiqueLa Passagère (1968), première scène en 2010
Mort26 février 1996 à Moscou, inhumé au cimetière de Domodedovo

Une précision de graphie : le nom circule sous les formes « Weinberg », « Vainberg » ou « Vaynberg », selon qu’on part de l’orthographe polonaise ou de la translittération du russe. La graphie « Vainberg » s’était imposée dans les années 1990 à cause d’une série de disques, avant que « Weinberg » ne devienne la plus courante au XXIe siècle.

Varsovie, septembre 1939 : la fuite vers l’est

Mieczysław Weinberg grandit dans le quartier de Wola, à Varsovie. Son père, Szmuel, est chef d’orchestre, compositeur et violoniste au Théâtre juif de la ville ; sa mère, Sara, est actrice dans des troupes yiddish. L’enfant est « toujours au théâtre » dès l’âge de six ans, entouré d’opérettes, de chansons de music-hall et de rythmes de danse juifs et polonais. À douze ans, il entre au Conservatoire de Varsovie, où il étudie le piano avec Józef Turczyński ; il en sort diplômé en 1939.

En mai 1938, le grand pianiste Josef Hofmann, de passage en Pologne, l’entend jouer et l’invite à poursuivre ses études au Curtis Institute de Philadelphie. Weinberg choisit finalement la composition plutôt que le piano, et l’invasion allemande rend de toute façon le voyage impossible. Il dira que l’invasion de 1939 a mis fin à « la période la meilleure et la plus heureuse » de sa vie.

Dans la nuit du 6 septembre 1939, un message radiophonique annonce que la Wehrmacht a percé les défenses polonaises, et la panique gagne Varsovie. Le lendemain matin, Weinberg part vers l’est avec sa sœur, qui renonce en chemin à cause de ses chaussures et rentre chez elle. Il ne reverra jamais ses parents ni elle. Le trajet jusqu’à la frontière soviétique lui prend dix-sept jours. Ce n’est qu’en 1966, lors de son unique retour en Pologne, que d’anciens voisins lui apprennent que sa famille a été assassinée au camp de Trawniki.

Minsk, Tachkent, Moscou : une partition change tout

À Minsk, Weinberg obtient la nationalité soviétique et s’inscrit au conservatoire, dans la classe de composition de Vassili Zolotarev, lui-même élève de Rimski-Korsakov. C’est là qu’il s’oriente vers le folklore juif comme source d’inspiration. Le 23 juillet 1941, il reçoit son diplôme ; quelques semaines plus tôt, l’Allemagne a attaqué l’URSS. Il quitte Minsk avec son ami le pianiste Alexeï Klumov et gagne Tachkent, en Ouzbékistan.

Dans cette ville de l’arrière, il trouve un poste de répétiteur à l’opéra d’Ouzbékistan. Il y épouse en 1942 Natalia Mikhoels, fille de Solomon Mikhoels, acteur et directeur du Théâtre juif de Moscou. À la fin de 1942, il achève sa Première Symphonie, qu’il dédie à l’Armée rouge. Des enseignants du Conservatoire de Leningrad, évacués à Tachkent, la découvrent et en parlent à Chostakovitch, qui demande à voir la partition.

La suite tient en quelques mois. Le Comité des arts adresse à Weinberg une invitation officielle, et la famille s’installe à Moscou en octobre 1943. Il rencontre Chostakovitch dans son appartement de la rue Miasnitskaïa, en présence du musicologue Ivan Sollertinski, et leur joue la symphonie dans une réduction pour piano. La rencontre inaugure une amitié qui durera jusqu’à la mort de Chostakovitch. Peu après, Weinberg entre à l’Union des compositeurs soviétiques, ce qui lui permet de composer à plein temps.

Chostakovitch et Weinberg : une amitié d’égal à égal

Chostakovitch n’a jamais été le professeur officiel de Weinberg, et la Philharmonie de Berlin insiste sur ce point : l’idée selon laquelle Weinberg serait son élève, et donc un imitateur de second plan, doit être corrigée. L’apprentissage a été réciproque. Chostakovitch transmettait à son cadet sa passion pour Mahler, et Weinberg lui apportait une connaissance directe du folklore juif, dont l’écho se perçoit dans les œuvres que Chostakovitch a écrites sur ce thème. Selon le témoignage de l’épouse de Weinberg, celui-ci rêvait parfois de thèmes qui apparaissaient ensuite dans la musique de son aîné.

Les deux hommes se mesuraient aussi sur le terrain du quatuor à cordes : Chostakovitch en a écrit quinze, Weinberg dix-sept. Au piano à quatre mains, ils faisaient entendre à un cercle restreint les nouvelles partitions de Chostakovitch, y compris des symphonies qui n’avaient jamais été jouées en public. En 1954, Weinberg fait ainsi partie des premiers à faire entendre la Dixième Symphonie de Chostakovitch, jouée à quatre mains devant des étudiants, puis devant le chef Evgueni Mravinski, qui en dirigera la création. Sa Cinquième Sonate pour violon est dédiée à Chostakovitch, et celui-ci le décrivait, selon la Philharmonie de Berlin, comme un excellent compositeur, un homme bon au caractère droit, mais décidément trop modeste. Pour sentir l’univers sonore que les deux amis partageaient, on peut écouter le Quatuor n° 8 de Chostakovitch avant d’aborder les quatuors de Weinberg.

Un quatuor à cordes de quatre musiciens en tenue sombre sur la scène d'une petite salle lambrissée des années 1960, pupitres éclairés par des lampes, quelques auditeurs dans la pénombre
Le quatuor à cordes est le genre le plus intime de Weinberg : dix-sept œuvres, nées d'une émulation amicale avec Chostakovitch.

1946-1953 : la persécution et la prison

Dès 1946, le climat change. Au cours d’une réunion de l’Union des compositeurs, un critique reproche à Weinberg un relâchement entre maîtrise formelle et richesse d’idées. Plusieurs collègues prennent sa défense, dont Chostakovitch et Aram Khatchaturian, qui l’invite toutefois à explorer davantage sa « mélodie nationale ». Khatchaturian est lui-même une figure prise dans les campagnes contre le « formalisme », comme Chostakovitch.

Le 12 janvier 1948, le beau-père de Weinberg, Solomon Mikhoels, est assassiné à Minsk sur ordre de Staline, dans un faux accident de la route. Weinberg est dès lors placé sous surveillance, harcelé, et ses déplacements sont limités. Sa musique pour enfants est critiquée, et son amitié avec Chostakovitch, l’une des cibles de la campagne de 1948, le compromet encore davantage. En février 1950, l’arrestation de Benjamin Zouskine, successeur de Mikhoels à la tête du Théâtre juif, lui fait craindre pour lui-même.

Fin janvier 1953, un parent de son épouse, le médecin Miron Vovsi, est arrêté dans l’affaire du « complot des blouses blanches ». Quelques jours plus tard, la police vient chercher Weinberg à son domicile, au milieu de la nuit, sous l’accusation de « nationalisme bourgeois juif ». Il est enfermé à la Loubianka, à l’isolement. Chostakovitch, qui prévient l’épouse du compositeur, écrit à Lavrenti Beria pour se porter garant de son innocence, et prend même des dispositions pour élever sa fille si Natalia était arrêtée à son tour. Staline meurt le 5 mars. Weinberg est libéré le 25 avril 1953, après plus de deux mois et demi de détention. On ne sait pas avec certitude ce qui a pesé le plus : la lettre de Chostakovitch ou la mort du dictateur.

Cinéma et dessins animés : le Weinberg que tout le monde fredonnait

Au sortir de la prison, Weinberg se concentre un temps sur la musique de chambre, moins exigeante en moyens et plus facile à faire jouer, ainsi que sur les musiques de film et de dessin animé. C’est dans ce dernier registre qu’il connaît sa plus large popularité. Son plus grand succès cinématographique reste la partition de Quand passent les cigognes (Mikhaïl Kalatozov, 1957), drame de guerre qui a obtenu la Palme d’or à Cannes en 1958 et dont la musique, avec une séquence pour piano et orchestre, a fait l’objet de multiples arrangements en URSS. Le répertoire du cinéma soviétique de cette période est exploré plus largement dans notre article sur Chostakovitch et Prokofiev au cinéma.

Un autre registre l’a rendu célèbre auprès du jeune public soviétique : sa musique pour le Vinni-Poukh (Winnie l’ourson) du réalisateur Fiodor Khitrouk, en 1969, dont les chansonnettes sont entrées dans le vocabulaire populaire russe. Le compositeur lui-même estimait que, de toutes ses musiques de film et de dessin animé, c’est elle qui avait le plus contribué à faire survivre son nom. Pour replacer ce travail dans la tradition de l’animation soviétique, un panorama de la musique des dessins animés soviétiques et russes le met en regard de ses contemporains.

La Passagère : un opéra interdit de scène

L’œuvre qui a fini par imposer Weinberg à l’étranger naît d’une histoire vraie. Zofia Posmysz, ancienne prisonnière d’Auschwitz, raconte avoir cru reconnaître, place de la Concorde à Paris, la voix d’une ancienne gardienne du camp. De cette expérience, elle tire en 1959 une pièce radiophonique, La Passagère de la cabine 45, puis un roman en 1962, traduit en russe et publié en URSS en 1963. Chostakovitch, qui admire le livre, en perçoit le potentiel d’opéra et le fait lire à l’écrivain Alexandre Medvedev, qui le transmet à Weinberg. Medvedev signe le livret ; Weinberg compose la partition en 1968.

L’intrigue se déroule sur deux niveaux. En haut, un paquebot de l’après-guerre emmène Lisa et Walter, un couple allemand, vers le Brésil, où le mari doit prendre un poste de diplomate. En bas, le camp d’Auschwitz. Lisa croit reconnaître parmi les passagers une Polonaise, Marta, qu’elle avait connue détenue et dont elle était la gardienne. Elle avoue à son mari un passé qu’elle lui avait caché, et l’opéra alterne entre le pont du navire et les souvenirs du camp. Weinberg évite l’emphase : le metteur en scène David Pountney souligne la subtilité et la retenue avec lesquelles il traite le sujet, et l’opéra met en scène des détenues de nombreuses nationalités.

Une femme élégante en manteau des années 1950, de dos et de profil, accoudée au bastingage en bois verni sur le pont d'un paquebot au crépuscule, mer calme derrière elle
Le pont d'un paquebot de l'après-guerre : c'est le décor du niveau supérieur de La Passagère, où le passé du camp ressurgit au détour d'un regard.

Le conseil du comité de l’Union des compositeurs de la RSFSR, où siègent notamment Chostakovitch, Khrennikov, Chtchedrine et Sviridov, approuve l’œuvre avec enthousiasme, et Sviridov, alors à sa tête, la juge « écrite avec le sang du cœur ». Une création est prévue au Bolchoï. Mais le ministère de la Culture la rejette, et les recherches ultérieures n’ont trouvé ni la cause de cette décision, ni celle des refus suivants. La Philharmonie de Berlin indique que l’œuvre fut condamnée comme « humanisme abstrait ».

Il faut attendre le 25 décembre 2006 pour une première audition, en version semi-scénique, par des musiciens du théâtre Stanislavski à Moscou. La première mise en scène complète a lieu à l’été 2010 au festival de Bregenz, en Autriche : mise en scène de David Pountney, décor de Johan Engels, direction de Teodor Currentzis à la tête des Wiener Symphoniker. Le livret est repris pour l’occasion en plusieurs langues : allemand, anglais, polonais, yiddish, français, russe et tchèque. La représentation du 31 juillet est filmée et publiée en DVD et Blu-ray. La production voyage ensuite à Varsovie, à l’English National Opera de Londres (2011), puis en Allemagne dès 2013 à Karlsruhe et aux États-Unis, à Houston, le 18 janvier 2014. Weinberg, mort en 1996, n’a jamais vu son opéra monté.

Des années sombres à la redécouverte

Dans les années 1970, la carrière de Weinberg décline malgré les honneurs officiels. Chostakovitch meurt le 9 août 1975, et Weinberg écrit en 1976 sa Douzième Symphonie en sa mémoire. Plusieurs interprètes qui avaient soutenu sa musique s’éloignent ou émigrent. Curieux des nouvelles écritures, Weinberg cherche à rencontrer Sofia Gubaidulina, Alfred Schnittke et Krzysztof Penderecki, et noue des relations cordiales avec ces deux derniers ; pour mesurer ce que cette génération a traversé, on peut lire notre dossier sur Schnittke et Gubaidulina. Il est nommé Artiste du peuple de la RSFSR en 1980, mais sa santé se dégrade à la fin des années 1980, avec une maladie de Crohn. Il reçoit en 1990 le prix d’État de l’URSS, sa dernière distinction soviétique.

L’effondrement de l’Union soviétique le laisse sans ressources : l’État ne finance plus l’Union des compositeurs, et le système de santé ne le soigne plus correctement. Après une chute en 1992, qui lui casse la hanche, il ne quitte plus son appartement, et passe ses deux dernières années alité. C’est à cette époque que la reconnaissance arrive de l’étranger, grâce à un juge suédois, Tommy Persson, qui avait découvert son nom dans un ouvrage de Boris Schwarz sur la vie musicale soviétique. Le 8 décembre 1994, une délégation de l’ambassade de Pologne lui remet à son domicile la distinction polonaise de « Mérite pour la culture ». Weinberg se fait baptiser dans l’Église orthodoxe en février 1996 et meurt le 26 février.

La résurrection s’est faite en plusieurs temps. Les disques de Gidon Kremer et de la Kremerata Baltica, dont un album ECM en 2014 puis un enregistrement des quatre symphonies de chambre, ont étendu son public. Le centenaire de sa naissance, en 2019, a donné lieu à des festivals, des colloques et des concerts. Reste que, comme le note la Philharmonie de Berlin, une œuvre inconnue a peu de chances de s’installer durablement dans des programmes qui répètent les mêmes chefs-d’œuvre.

Par où commencer : six portes d’entrée

Le catalogue de Weinberg est vaste ; voici de quoi choisir selon vos envies, en s’appuyant sur des enregistrements documentés.

  • L’opéra : La Passagère, dans la production filmée de Bregenz (Currentzis, Wiener Symphoniker), le plus direct pour comprendre pourquoi cette musique a bouleversé le public en 2010.
  • L’orchestre : la Symphonie n° 21 « Kaddish » (op. 152, 1991), dédiée aux victimes du ghetto de Varsovie, avec une citation de la Ballade n° 1 de Chopin, des tournures klezmer et un requiem sans paroles pour soprano en dernière section ; enregistrée en 2019 par Mirga Gražinytė-Tyla, le City of Birmingham Symphony Orchestra et la Kremerata Baltica.
  • Le concerto : le Concerto pour trompette op. 94, que la Philharmonie de Berlin décrit comme un morceau de virtuosité exubérante et d’ironie ambiguë, aux accents klezmer ; Håkan Hardenberger, Andris Nelsons et les Berliner Philharmoniker l’ont enregistré en décembre 2021.
  • Le quatuor : les dix-sept quatuors à cordes, à aborder après ceux de Chostakovitch pour mesurer la parenté et les différences.
  • Le cinéma : la musique de Quand passent les cigognes, pour entendre comment Weinberg écrit une page de piano et d’orchestre au service d’un film.
  • Le dessin animé : Vinni-Poukh (1969), pour retrouver la veine populaire et malicieuse que la salle de concert a longtemps ignorée.

À l’écoute de Weinberg, une chose revient : ce n’est pas une musique qui se laisse réduire à la douleur. La tendresse, l’humour et l’ironie y cohabitent avec le deuil, et c’est peut-être pour cela qu’elle gagne à être jouée plus souvent, aux côtés de celle de son ami.