Longtemps reléguée derrière la musique instrumentale dans les récits consacrés à l’Ukraine, la tradition sacrée ukrainienne est pourtant l’un des fondements de la culture musicale du pays : huit siècles de chant liturgique, un âge d’or choral classique, une floraison nationale au tournant du XXe siècle, puis une survie clandestine sous l’URSS avant une renaissance spectaculaire depuis 2022. Ce dossier retrace ce parcours — de la laure de Kiev aux chœurs d’aujourd’hui — et situe cette tradition dans l’ensemble de la musique ukrainienne, dont elle constitue la couche la plus ancienne et la plus continue.

Des origines byzantines à Kiev

Le chant d’église ukrainien naît de l’adoption du christianisme byzantin par la Rus’ de Kiev, à la fin du Xe siècle. Pendant des siècles, il se construit sur des modèles byzantins et bulgares, avant de développer des variantes locales à Kiev puis dans les régions ruthènes et ukrainiennes. Le socle théorique en est l’octoechos : huit types mélodiques qui organisent l’année liturgique, chaque mode portant une couleur spirituelle propre — solennel, méditatif, pénitentiel ou lumineux.

Ce cadre mérite d’être précisé, car il explique l’originalité du chant ukrainien parmi les traditions slaves orientales. Contrairement à un simple emprunt byzantin, l’octoechos ukrainien (vosmyholossia) s’est teinté très tôt de mélodies locales : les chanteurs monastiques de Kiev, puis de Lviv et des laure de la région de Kiev-Petchersk, adaptaient les formules anciennes aux intervalles et aux ornementations qu’ils entendaient autour d’eux. Le résultat est un chant dont l’ossature est byzantine mais l’accent inimitablement ukrainien — même chose quand, à partir du XVIIe siècle, l’influence de la polyphonie occidentale pénètre par la Pologne et l’Autriche : le contrepoint européen épouse des mélodies issues de l’oralité.

Transmis oralement par des chantres formés dans les monastères, ce répertoire reste longtemps un savoir de spécialistes. Mais dès le XVIIe siècle, la polyphonie gagne les églises ukrainiennes : l’inventaire de la Confrérie de l’Assomption de Lviv, dressé en 1697, répertorie plusieurs centaines de compositions chorales, liturgies complètes et « concertos » vocaux — preuve d’une vie musicale sacrée d’une richesse que les guerres et les interdits ont largement dispersée depuis.

L’âge d’or choral : Berezovsky, Bortniansky, Vedel

Le XVIIIe siècle voit éclore ce que les historiens appellent l’âge d’or de la musique chorale ukrainienne. Trois noms le structurent :

  • Maksym Berezovsky (1745-1777), formé à l’Académie de chant de Saint-Pétersbourg puis en Italie, premier compositeur ukrainien à écrire une messe symphonique et des mottets d’allure européenne, mort précocement à trente-deux ans ;
  • Dmytro Bortniansky (1751-1825), son élève, maître de chapelle impérial à Saint-Pétersbourg et auteur des célèbres « concertos » spirituels à quatre voix, restés au répertoire des chœurs orthodoxes slaves jusqu’à nos jours ;
  • Artem Vedel (1767-1808), dont l’œuvre sacrée, toute en contraste dramatique, fut brisée par l’enfermement en asile ordonné par les autorités — une trajectoire qui annonce les persécutions des siècles suivants.

Ces trois compositeurs travaillent dans l’orbite de l’Empire russe, mais leur langage choral porte l’empreinte de la tradition vocale ukrainienne : un chant ample, chaleureux, où la mélodie populaire n’est jamais loin. C’est cette continuité que la tradition chorale russe partage avec eux, sans jamais l’épuiser : les deux traditions, slaves orientales et ukrainienne, restent distinctes dans leur rapport à la langue, au folklore et à l’identité.

Lyssenko, Stetsenko, Leontovych : la floraison nationale

Au XIXe siècle, la musique sacrée ukrainienne bascule dans l’ère nationale. Mykola Lyssenko (1842-1912), père reconnu de la musique ukrainienne moderne, compose liturgies et œuvres chorales sur des textes ukrainiens à une époque où l’usage de la langue ukrainienne en chant liturgique était politiquement contesté. Ses deux successeurs majeurs, Kyrylo Stetsenko (1882-1922) et Mykola Leontovych (1877-1921), prolongent cette œuvre dans les années agitées de la guerre civile et de la première soviétisation.

CompositeurDatesApport à la tradition sacrée
Maksym Berezovsky1745-1777Messe symphonique, mottets d’allure européenne
Dmytro Bortniansky1751-1825Concertos spirituels à quatre voix
Artem Vedel1767-1808Chœurs dramatiques à contrasts saisissants
Mykola Lyssenko1842-1912Liturgies sur textes ukrainiens, fondation nationale
Kyrylo Stetsenko1882-1922Chœurs sacrés et arrangements de chants populaires
Mykola Leontovych1877-1921Plus de cinquante compositions chorales pour l’Église, dont le Shchedryk

Leontovych mérite un arrêt particulier. Maître de chapelle itinérant, il consacre sa vie au chant choral — plus de cinquante pièces pour l’Église orthodoxe ukrainienne et des dizaines d’harmonisations de chants populaires d’une science contrapuntique remarquable. Son Shchedryk, chant de veillée de Noël sur un texte ancestral, est arrangé en 1916 puis exporté en Amérique par la chorale d’Alexandre Koshyts : devenu Carol of the Bells, c’est aujourd’hui l’un des airs de Noël les plus diffusés au monde — une trajectoire qui illustre l’extraordinaire capacité de rayonnement d’un répertoire longtemps provincial.

Kyrylo Stetsenko, de cinq ans son aîné, offre un portrait complémentaire. Prêtre orthodoxe autant que compositeur, chef de chœur itinérant dans les paroisses ukrainiennes, il écrit des liturgies complètes, des cantates spirituelles et des chœurs a cappella où la mélodie populaire respire dans chaque mesure. Sa vie, brisée par la tuberculose en 1922 après des années d’errance, résume le destin d’une génération d’artistes qui ont tout mis au service d’une Église et d’une nation dont la survie était loin d’être acquise.

Chœur ukrainien en tenues folkloriques brodées chantant à plusieurs voix dans une église aux icônes dorées, bougies et lumière traversant les fenêtres
Le chœur ukrainien, cœur de la tradition sacrée : l'habit brodé et le chant polyphonique portent ensemble la mémoire du pays.

Dumy, kobzari et l’oralité voisine

À côté du répertoire liturgique proprement dit s’est développée une tradition vocale parallèle, populaire et épique : les dumy. Chantées par les kobzari — barde-voyageurs souvent aveugles, accompagnés du kobza puis de la bandoura, luth ukrainien à multiples cordes —, ces longues ballades sans accompagnement harmonique racontent l’histoire douloureuse du peuple ukrainien : sièges, serfs, héros, deuils. Les dumy ne sont pas de la musique sacrée, mais elles en sont la voisine immédiate : mêmes exécutants itinérants, même rapport à la mémoire collective, même statut de trésor identitaire.

Cette culture instrumentale et orale a survécu aux persécutions soviétiques — les kobzari furent systématiquement arrêtés dans les années 1930 — et connaît aujourd’hui un renouveau dans les Carpates et dans la diaspora. Notre entretien avec une ethnomusicologue sur les traditions houtsoules en donne un aperçu vivant, du côté des polyphonies profanes des Carpates.

La bandoura elle-même est sortie de la clandestinité : instrument longtemps réduit au statut de curiosité folklorique, elle est enseignée à nouveau dans les conservatoires ukrainiens et pratiquée par des générations de jeunes musiciens, y compris en Europe occidentale. Cette renaissance instrumentale nourrit en retour le chant sacré : nombre d’ensembles vocaux ukrainiens actuels accompagnent leurs programmes liturgiques de pièces pour kobza et bandoura, réunissant sur la même scène les deux branches de la tradition vocale du pays.

L’épreuve soviétique : interdire sans éteindre

La période soviétique fut la plus dure pour la musique sacrée ukrainienne. Les églises ferment ou sont détruites, les chœurs de chapelle sont dissous, l’enseignement du chant liturgique disparaît des conservatoires. Stetsenko meurt en 1922, épuisé et marginalisé ; Leontovych est assassiné en 1921 par des agents de la Tchéka. La tradition ne survit que par trois biais : les chœurs dits « de chants populaires » qui détournent des pièces liturgies en répertoire laïque, les familles de chantres qui transmettent clandestinement, et les ensembles de la diaspora — en Amérique du Nord, la chorale d’Alexandre Koshyts assure dès les années 1920 une diffusion internationale du répertoire sacré ukrainien.

Ce que l’URSS n’a pas réussi à éteindre, c’est le lien entre musique sacrée et identité nationale. Tandis que la liturgie était réduite au silence, les compositeurs ukrainiens continuaient d’écrire pour le chœur — cette fois dans un langage officiellement « populaire » mais structurellement hérité du chant d’église. Le paradoxe est frappant : c’est sous l’interdit religieux que la tradition chorale ukrainienne a produit certaines de ses œuvres les plus abouties.

L’épisode le plus symbolique de cette persécution reste le premier congrès soviétique des kobzari, organisé à Kiev en 1932 : plusieurs centaines de barde-voyageurs, convoqués sous prétexte de festival, furent arrêtés et disparurent dans les camps ou furent exécutés. Cet « étouffement des voix », largement passé sous silence pendant des décennies, dit l’ampleur de ce que représentait, aux yeux du pouvoir, une tradition vocale porteuse de mémoire nationale — sacrée ou profane.

Depuis 2022 : la renaissance patrimoniale

L’invasion russe à grande échelle de février 2022 a transformé le statut de ce répertoire. Les ensembles ukrainiens, en exil comme sur place, ont fait du chant sacré un marqueur culturel et un acte de résilience : concerts de solidarité dans toute l’Europe, projets d’enregistrement accélérés pour documenter un patrimoine menacé, diffusion accrue des œuvres de Bortniansky à Leontovych dans les salles occidentales. En 2024, le Kyiv Choir publie un album entier consacré aux œuvres sacrées de Leontovych — une première à cette échelle —, présenté comme un patrimoine vivant plutôt qu’un objet d’archive.

Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus large : la guerre a rendu urgent le travail de documentation, que des bibliothèques numériques et des fonds internationaux soutiennent activement — la sauvegarde des archives musicales ukrainiennes est devenue, pour une partie de la recherche occidentale, une priorité patrimoniale. Sur le terrain, les offices chantés ont aussi repris une place centrale dans la vie des communautés, y compris pour les croyants des Églises gréco-catholique et orthodoxe d’Ukraine, dont les traditions musicales partagées traversent le conflit.

En France, la diaspora ukrainienne et les institutions culturelles ont largement contribué à cette visibilité : les offices chantés par des chœurs ukrainiens, les concerts commémoratifs et les festivals ont fait découvrir au public francophone un répertoire jusqu’alors confidentiel. Le magazine weareukraine.fr, consacré à la culture et à l’actualité ukrainiennes, documente par exemple cette vie culturelle qui continue malgré la guerre — de la littérature à la musique, de la jeunesse aux traditions.

Répétition de chœur ukrainien contemporain dans une église, chanteurs en tenues brodées debout en cercle, partitions à la main, lumière douce du matin
La tradition continue : dans les églises ukrainiennes comme dans la diaspora, les chœurs répètent et transmettent un répertoire sacré huit fois centenaire.

Écouter la musique sacrée ukrainienne aujourd’hui

L’accès au répertoire n’a jamais été aussi large. Plusieurs pistes pour entrer dans cette musique :

  • commencer par les « concertos » de Bortniansky, courts, lumineux, chantés par la plupart des ensembles orthodoxes slaves ;
  • découvrir le Shchedryk de Leontovych dans sa version chorale d’origine — très différente des arrangements de Noël occidentaux qui en dérivent ;
  • explorer les enregistrements ukrainiens récents, souvent d’une intensité remarquable, dont l’album du Kyiv Choir consacré à Leontovych (2024) ;
  • et, pour situer ce répertoire dans le paysage choral slave au sens large, notre entretien avec une musicologue sur le répertoire choral de la liturgie orthodoxe dessine les liens et les frontières entre traditions russe et ukrainienne.

La musique sacrée ukrainienne n’est ni un vestige ni une curiosité : c’est une tradition qui a traversé huit siècles d’histoire, survécu à trois empires, et qui chante aujourd’hui plus fort que jamais. Elle mérite d’être entendue comme ce qu’elle est — l’une des voix les plus anciennes de l’Europe chrétienne orientale, et l’une des plus vivantes. Celui qui s’y plongera découvrira une leçon plus large : dans les cultures d’Europe orientale, le chant n’a jamais été seulement de la musique — il a été, pendant des siècles, le lieu où un peuple a tenu sa propre mémoire.

Sources consultées : Encyclopedia of Ukraine (entrées « Choral music » et « Church music », consultées le 23 septembre 2026), Britannica (musique de l’Ukraine), Interlude HK (l’art choral ukrainien), SFCV (le patrimoine culturel ukrainien après l’invasion, 2023), Wilson Center (musique ukrainienne et bibliothèques numériques), kyivchoir.com.ua (album Mykola Leontovych. Sacred Creations, 2024), Université du Luxembourg (Shchedryk et Carol of the Bells), The Ukrainian Weekly (diplomatie culturelle, 2020).